jazz

Haden-Rubalcaba, pour la dernière fois

Disparu l’an passé, Charlie Haden réapparaît dans un duo posthume avec Gonzalo Rubalcaba, dont le piano aux flamboiements solaires dégage une poésie sobre et lunaire

Haden-Rubalcaba, pour la dernière fois

Disparu l’an passé, Charlie Haden réapparaît dans un duo posthume avec Gonzalo Rubalcaba, dont le piano aux flamboiements solaires dégage une poésie lunaire

Genre: JAZZ
Qui ? Charlie Haden& Gonzalo Rubalcaba
Titre: Tokyo Adagio
Chez qui ? (Impulse/Universal)

Des retrouvailles, et ça s’entend. Difficile d’entretenir une conversation aussi sobre, pourtant d’une si constante intelligence et d’une si exquise élégance, sans savoir tout de l’autre, de ses réflexes musicaux et bien au-delà. Entre Charlie Haden et Gonzalo Rubalcaba, c’est une longue et forte histoire: rappelons que le premier a découvert et immédiatement adulé le second lors d’un concert de son Liberation Music Orchestra à Cuba, avant de l’imposer à Bruce Landvall, patron des Blue Note Records en ces années 1980. Plusieurs concerts et quelques disques ont suivi, dont ce Tokyo Adagio hélas! conclusif qui les place dans l’absolue vérité d’un face-à-face qu’on nommerait plus proprement un cœur-à-cœur. Manière de rappeler que la simplicité, en jazz comme en tout art, est une conquête, l’idéal enfin atteint de qui a su se passer du superflu rassurant au profit d’une ascèse libératrice.

S’il est un mot clé dans l’univers de Charlie Haden, c’est bien celui de libération, et l’on trouvera pour le moins significatif que les plus bouleversantes de ses réussites, dans la dernière tranche de sa carrière, soient des duos sans garde-fou, avec des frères en funambulisme qui s’appelaient aussi bien Hank Jones que Jim Hall ou Keith Jarrett. Accessoirement, mais pas tant que ça pour les amateurs de beau son, c’est dans le dépouillement de ces configurations minimalistes que l’on goûte la dimension peut-être la plus essentielle du jeu de Haden: l’absolu, fascinant et apaisant naturel de sa sonorité, qui atteint comme aucune autre à la pureté de l’essence débarrassée de ses accidents. Un peu comme si l’instrument était parvenu à ce point d’authenticité où, sans intervention humaine, on pouvait l’entendre jouer seul, et entrer ainsi en communion avec sa nature secrète. Ce duo-là, qu’on ne peut tout à fait dire testamentaire puisqu’il remonte à 2005, dépasse les autres dans son obsession d’épure et presque d’immatérialité.

Rubalcaba, qu’on a connu moins porté sur la litote, a parfaitement saisi le climat souhaité par son aîné. Par un effort dont on sent à chaque mesure l’intransigeante exigence et qui le métamorphose en pianiste de la suggestion, il se refuse à toute forme d’étalage, s’interdit la moindre distraction ostentatoire, qui l’aurait grossièrement discrédité aux oreilles de son ascétique partenaire. Si bien que le miracle a lieu pendant la bien courte cinquantaine de minutes de cette effusion d’âmes, qui trouve peut-être dans le populaire et totalement subverti «Solamente una vez» une sorte de paroxysme du chuchotement, où chacun des deux contemplatifs semble s’excuser de troubler le silence. Même Fred Hersch ou, en plus connu, Bill Evans, qui ont poussé très loin cet art de l’économie susurrante, semblent en comparaison d’affreux jojos incarcérables pour tapage nocturne. Une légion d’anges passe et le public très sélect du Blue Note de Tokyo retient son souffle, dans un respect sacré que Keith Jarrett n’a jamais pu obtenir de ses audiences pourtant sévèrement conditionnées. On n’en conclura pas pour autant au morne ennui d’une rencontre sous sédatif. Les surprises émaillent ce parcours sans fautes, notamment sous la forme de citations discrètes que les plus attentifs sauront saisir au vol: Monk dans «En la orilla del mundo», Ellington (celui, chaloupé, de la «Latin American Suite») dans «Sandino», voire, résurgence inattendue de la formation classique de Rubalcaba, le Prokofiev de Pierre et le Loup dans «Transparence».

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