Ce qui frappe d’abord, c’est le foyer, immense, racé. Un mélange de béton au sol et de bois clair pour le mobilier, dix grandes tables massives qui donnent un air de cantine branchée. Trend encore, avec le monumental bar noir et une cinquantaine de lampes géantes, cocons ou fleurs sur tiges tordues, qui encadrent ce lieu des festivités.

Ce choix – transformer une des salles de spectacle en café stylé et ouvert sur l’extérieur grâce à une baie vitrée – relève d’un objectif clé de la nouvelle direction des Halles de Sierre, rebaptisées Le Théâtre Les Halles (TLH). Denis Maillefer et Alexandre Doublet, en poste depuis mai 2011, ont deux souhaits. D’une part, rouvrir à la population sierroise cette scène qui s’était «petit à petit isolée». D’autre part, initier ce public à la création (très) contemporaine, d’ordinaire proposée à Lausanne ou à Genève. Mode d’emploi d’une mue en cours.

Beau duo. Denis Maillefer, 47 ans, des allures de jeune homme, et Alexandre Doublet, 32 ans, une barbe dorée, vont bien avec le lieu. Ils en ont l’énergie, l’allure liftée. Et ne sont pas trop de deux pour mener tous les projets destinés à attirer dans leurs murs les habitants d’une ville qui ne compte aucun autre théâtre professionnel. Ex-usine de serrurerie située en périphérie, les Halles de Sierre sont devenues un théâtre en 1999. Pendant une dizaine d’années, on y a vu des productions professionnelles et des spectacles amateurs.

Aujourd’hui, les nouveaux directeurs ont reçu une mission claire de la Ville: programmer de la création contemporaine. Pourquoi à Sierre? Parce qu’à Sion, le Théâtre de Valère propose des productions plus classiques, basées sur les textes, tandis qu’à Monthey, le Crochetan offre une affiche très panachée entre musique, danse, cirque, humour et théâtre. A chaque scène du canton son créneau de prédilection. Celui du Théâtre Les Halles correspond bien à son gabarit: doté d’un budget de près de 1 million de francs dont 250 000 sont dévolus à la création, le TLH compte une salle de répétition et une salle de spectacle d’une jauge maximale de 280 places, le plus souvent réduite à 130 places.

Quand Gilles Jobin est venu se produire deux soirs en mars dernier, 100 personnes se sont déplacées par soirée. «Ce qui est beaucoup pour une ville qui n’est pas familiarisée avec la danse contemporaine», note, admiratif, Denis Maillefer. S’agissait-il d’un public d’initiés, constitué essentiellement des étudiants de l’Ecole cantonale d’art du Valais (ECAV) située à proximité? «Non, pas seulement, le public était très mélangé. Il y avait des jeunes et des gens plus âgés.»

Cette saison, Denis Maillefer et Alexandre Doublet espèrent le même engouement pour Cindy Van Acker, une des chorégraphes phares de Suisse romande qui vient présenter ses très beaux solos Nixe et Obtus en octobre. Ou pour Anna Van Brée et Fabrice Gorgerat, metteurs en scène habitués de l’Arsenic, à Lausanne, mais peu familiers des scènes valaisannes. Les directeurs travaillent à susciter cet intérêt à Sierre. La démarche la plus spectaculaire? Les soirées Tupperhalles, une dizaine à ce stade, où le duo se rend chez des particuliers pour présenter la saison. «C’est assez chronophage, mais ça vaut le coup: à travers cette initiative, on a déjà touché 200 personnes», se réjouit Alexandre Doublet. Par ailleurs, les directeurs, qui assistent à chaque représentation et déchirent les tickets d’entrée, ont nommé huit «superspectateurs» qui s’engagent à venir au TLH accompagnés «de personnes qui ne vont jamais au théâtre». Enfin, les photos du programme de la saison 2012-2013 sont issues d’un concours, réalisé l’an dernier, invitant les habitants de la région à proposer des clichés sur la base d’un mot clé. La photo d’un Federer moustachu pour présenter In Love with Federer, création de Denis Maillefer en mai prochain, n’est pas la moins gratinée!

A propos, comment les deux directeurs, qui sont eux-mêmes créateurs, gèrent-ils leur présence artistique à l’affiche du TLH? «Nous avons le devoir de présenter notre travail aux habitants de la région. Mais on ne va pas non plus monopoliser le terrain, évidemment!» Même discours chez le cadet du duo qui a montré en juin dernier dans ses murs sa relecture pop de Platonov de Tchekhov. «Cette saison, je ne suis pas au programme, car j’entreprends un projet de longue haleine autour d’Hamlet, avec des adolescents sierrois de 13 à 18 ans. Pour ce travail, je m’inspire du film extraordinaire Les Rêves dansants, où Pina Bausch réalise une mise en scène avec des jeunes gens.»

Pina Bausch… le nom, enchanteur, appartient désormais au passé. Qui, parmi les grands noms de la scène européenne, les deux directeurs rêvent-ils d’inviter à Sierre? «Alain Platel, Christoph Marthaler ou Jan Fabre», répondent-ils en chœur. Ils n’ont pas le budget, ils le savent, mais espèrent des contacts providentiels, des rencontres, des opportunités. Avec, toujours, cette énergie, cette allure liftée.

Théâtre Les Halles, à Sierre, 027 452 02 97, www.theatre-les-halles.ch

La démarche la plus spectaculaire? Les soirées Tupperhalles, où le duo se rendchez des particuliers