Le cinéma utilise souvent ce moyen de nous plonger dans un paysage nocturne. Une série de halos lumineux s’effacent peu à peu pour révéler une route, un port, une ville… Dans les dessins de Mingjun Luo, exposés à la Fondation Moret, c’est à nous d’imaginer quelles réalités ces halos dissimulent tout autant que la nuit qui les entoure. Nous les relierons sans doute à nos propres souvenirs. Mingjun Luo représente toujours des instants vécus, des objets, des personnes qui appartiennent à son histoire. Une histoire en deux temps.

Mingjun Luo est née en Chine, en 1963. Elle y a fait de brillantes études, elle était assistante en Beaux-arts à l’Université normale du Hunan quand, lors d’un voyage sur les traces de la Longue Marche de l’Armée rouge, réalisé dans le cadre d’un projet avec son groupe artistique, elle a fait une rencontre qui a changé sa vie. Au Tibet, elle rencontre un jeune Suisse qui deviendra son mari. Depuis 1987, elle vit à Bienne. Son mariage lui a donné la nationalité helvétique et lui a du coup fait perdre son passeport chinois. Elle a pris du temps pour élever deux garçons, et pour faire son chemin, personnel et artistique, dans une réalité différente.

Depuis quelques années déjà, Mingjun Luo expose régulièrement, chez sa galeriste bâloise Gisèle Linder et dans différents autres lieux. La Fondation Moret l’avait déjà accueillie en 2009 et elle y a aussi participé à l’exposition Paris-Martigny, la carte et le territoire, l’an dernier.

Ce printemps, l’accrochage de ses œuvres semble mis en valeur par le chatoiement coloré du jardin de tulipes à l’arrière de la salle d’exposition. Dehors, les rouges, les jaunes, les verts s’imposent. Dedans, même si Mingjun Luo ne boude pas totalement les couleurs, c’est sa capacité à livrer une vision du monde en noir et blanc qui frappe.

Enfin, parler de noir et blanc est une bien pauvre façon de résumer la capacité de l’artiste à rendre son sujet grâce au contraste de deux teintes, que ce soit en dessin ou en peinture.

Dans la grande salle, un vaste paysage attire l’œil malgré, ou plutôt grâce, à sa pâleur. Nous sommes sur un plateau montagneux. Oui, nous y sommes. Clairement, cette pâleur nous a happés. Devant nous, deux cyclistes avalent la pente. Plus loin dans cet espace de douce lumière, deux promeneurs avancent main dans la main. La toile s’appelle Passagers. Elle montre deux moments de la vie, symbolisés par les deux couples, sportifs et flâneurs. Il y a toujours de l’autoportrait dans une œuvre de Mingjun Luo. De l’autoportrait mental. Il y est question de sa mémoire, de son état d’esprit.

Là, elle peint en blanc les parties les plus claires de l’image, les plus foncées étant données par la toile elle-même, à peine apprêtée. Quand elle dessine – et ses peintures sont toujours précédées d’un dessin –, le processus est inversé. Elle dessine les parties les plus sombres à la mine de plomb pour laisser la blancheur du papier exprimer les zones claires, la lumière.

C’est le cas dans la série de neuf dessins nocturnes, baptisée Ni proche ni lointain, où les halos lumineux sont donnés par le papier lui-même alors que la délicatesse du trait a dessiné l’obscurité, plus ou moins profonde. Cela donne des œuvres nettement plus noires que d’habitude, nées de l’envie de Mingjun Luo de parler de cette nuit qui aujourd’hui lui semble plus menaçante que dans sa jeunesse.

Mais, nous le disions, l’artiste ne boude pas la couleur. Elle l’utilise de façon presque didactique pour donner une clé de son travail dans Proche de quelque part, un diptyque qui donne deux fois le même paysage, une rue chinoise avec ses vélos, comme vue à travers les deux verres d’une paire de jumelles. Une fois en couleurs, une fois en noir et blanc, le paysage s’estompant dans cette version, comme la mémoire. Mingjun Luo sait en effet parfaitement reproduire le réel, tel qu’il est donné par une photographie, mais c’est plutôt le souvenir qui l’intéresse, tellement plus riche de son impalpabilité.

Couleurs encore, et cercles toujours, pour la série Voir et être vu, de petites aquarelles parsemées sur deux murs de la Fondation Moret. Il y est question de l’intime, du regard de l’autre, sur l’autre. Et ces minuscules tableaux ronds semblent dialoguer avec les halos dans la nuit, ou avec les pois blancs d’un parapluie, les boules d’un portemanteau, objets du quotidien que l’artiste aime aussi à peindre ou à dessiner.

Mingjun Luo, Proche de quelque part. Fondation Louis Moret, Martigny. Ma-di 14-18h, jusqu’au 26 mai. www.fondationlouismoret.ch

L’artiste laisse la blancheur du papier exprimer la lumière