Spectacle

«Hamlet» cherche son feu sacré

Le Genevois Eric Devanthéry plonge la tragédie de Shakespeare dans un chaudron farceur. Au Théâtre Pitoëff à Genève, le concept est convaincant, l’interprétation l’est nettement moins

Ce coup de sang, on ne l’a pas vu venir. Hamlet, efflanqué comme le faon, met un point final à la fameuse pièce qui doit confondre sa mère Gertrude et Claudius, son oncle, coupables d’avoir exécuté son père. Au Théâtre Pitoëff à Genève, dans la mise en scène d’Eric Devanthéry, le tout jeune Jonas Lambelet, qui prête son corps androgyne au héros, s’émascule soudain, au pied d’un immense miroir sphérique. Dans votre fauteuil, vous fermez les yeux. Quand vous les rouvrez, vous découvrez, dans le reflet du miroir, Claudius, Gertrude et Polonius défaits par le spectacle – ils sont dans votre dos, sur une estrade.

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Un air de Grand-Guignol

La folie jusqu’à la lie, gore à la manière du Grand-Guignol. Tel est ce Hamlet au physique d’archange. Eric Devanthéry l’a voulu ainsi, gracile, comme à peine sorti d’une forêt originelle. Face à ce sauvageon, Margot van Hove compose une Ophélie joliment embrumée. Ces deux acteurs insufflent une candeur adolescente à un spectacle plutôt bien pensé sur le papier, mais en panne d’étincelles.

Une histoire de corps

Le meilleur de ce Hamlet est peut-être dans les corps: celui qui saigne, celui qui suinte. Voyez le préambule. Au-dessus de la scène blanche, une sphère noire – un astre endeuillé, l’œil miroitant de la vérité plus tard. A main droite, s’avançant vers la salle, un ponton, comme une lame et une menace. C’est sur cette jetée justement que marche un gladiateur en slip, torse huileux de buveur d’hydromel. Encore un pas et il va s’effondrer, guetté au loin par deux elfes en tutu – Xavier Loira et Florian Sapey dans les rôles de Rosencrantz et de Guildenstern.

Un couple orgiaque

Impossible dès lors d’échapper à ce zombie. Tout contre lui, Hamlet tente de lui arracher son secret. Mais c’est un moine à capuche, messager de l’enfer, qui va parler. Pas de sentinelles ici, comme Shakespeare l’avait imaginé. Mais un mort-vivant, le père de Hamlet en personne, joué par Michel Lavoie. Il agonise en direct, en proie au poison, tandis qu’à ses côtés le mystérieux visiteur ordonne à Hamlet de châtier les assassins: Gertrude (Rachel Gordy), veuve trop joyeuse, et Claudius (Michel Lavoie, encore, comme en clin d’œil). Ces deux ont de l’appétit et des humeurs orgiaques.

Le spectacle est riche de mille trouvailles, musicales, textuelles, visuelles. Mais il ne suffit pas de dessiner le costume: il faut que les interprètes l’habitent

Perversité en berne

Bouffonnerie, dites-vous? Farce sanguine en tout cas, sous la loupe d’Eric Devanthéry. Pourquoi alors ce Hamlet ne prend-il pas? Une histoire de jeu, principalement. Michel Lavoie est carnavalesque certes, mais l’autre soir, il patinait en surface, à la recherche de cette perversité, de cette inquiétude rance qui font de Claudius davantage qu’un pantin. Jonas Lambelet, lui, est un Hamlet trop univoque et crispé – manque de métier, de coffre aussi – pour donner au rôle toute sa dimension, inquiétante, grave et ironique.

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En maître couturier, Eric Devanthéry n’a certes rien laissé au hasard: son spectacle est riche de mille trouvailles, musicales, textuelles, visuelles. Mais il ne suffit pas de dessiner le costume: il faut que les interprètes l’habitent; mieux, l’inventent dans le feu de l’action. Au Théâtre Pitoëff, il flotte trop souvent pour marquer.


Hamlet, Théâtre Pitoëff, Genève, jusqu’au 16 décembre.

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