Elle n'a pas l'air fatiguée du tout. Mais alors pas du tout. Assise dans sa loge, impeccablement maquillée et fraîche comme une rose alors que le spectacle vient de se terminer, Hanane Fadili semble être prête à discuter la nuit entière. Elle s'est pourtant plus que dépensée ce soir, dans cette petite salle parisienne qui accueille pour quinze jours son one woman show, Hanane la gazelle débarque.

Entre les intermèdes de musique raï, Hanane chante, danse et surtout imite, endossant tour à tour le costume de l'immigrée mère de famille nombreuse, de la beurette, de la prostituée sans papiers, mais aussi de la star névrosée, avec au beau milieu une hilarante imitation du chanteur Faudel. Hanane Fadili saute d'un personnage à l'autre avec beaucoup de bonne humeur. Mais ici, dans sa loge, c'est une autre Hanane qu'on découvre. Une jeune fille drôle certes, mais surtout intelligente, qui pense carrière et travail, et qui garde la tête sur les épaules malgré le succès. Hanane Fadili est en effet une star: à 25 ans tout juste, elle est devenue une des femmes les plus célèbres du Maroc. Parce qu'elle est la seule à oser manier ce qui était jusqu'ici réservé aux hommes, l'humour.

Hanane Fadili est une enfant de la balle. Un père comédien et marionnettiste, un frère metteur en scène, elle reconnaît qu'elle est bien entourée: «Mais, au Maroc, cela n'a pas grande importance d'être la fille de tel ou tel. C'est parce que j'ai apporté quelque chose de nouveau, l'humour, que ça marche. Si je n'avais pas convaincu, le public ne m'aurait pas suivie.» Mais pourquoi avoir précisément choisi l'humour, quand on a un physique de jeune espoir du cinéma? «Je n'ai pas choisi. C'est l'humour qui m'a choisie. Je suis humoriste par accident. C'est vrai que j'ai toujours aimé faire le pitre. Alors quand je me suis présentée à la télé et qu'on m'a demandé ce que je savais faire, spontanément j'ai imité des chanteurs. Et ma carrière a commencé.» On lui a donc confié la présentation d'une émission de divertissements. Qu'elle a abandonné deux ans plus tard pour la scène. «Je sentais que je n'évoluais pas, se souvient-elle. Et je voulais connaître, comme tous les artistes je pense, ce contact direct avec le public.» Son premier spectacle, Telle est Hanane, est un tel succès que cet été elle a décroché un contrat de trois mois à Paris dans le théâtre où on la retrouve aujourd'hui. Elle a conçu un spectacle différent, adapté à l'Hexagone. «On ne peut pas faire rire un public français avec des choses que seul le public marocain connaît, souligne-t-elle. Je n'ai pas changé mon style, qui est toujours le même: faire parler de petits personnages gentils. Mais j'en ai choisi que les Français connaissent: l'immigrée ou la beurette.»

Elle n'est pas seulement la seule femme de son pays, et probablement du monde arabe, à se lancer dans une carrière d'humoriste. Hanane Fadili a aussi créé un style jusque-là inédit au Maroc en utilisant les gens de la rue pour parler de problèmes qui touchent tout le monde. «Mes confrères marocains ont un style bien précis: des monologues très carrés et des sujets politiques. Arriver avec des personnages, des sketches, de la danse, c'était nouveau.» Elle explique que ses spectacles lui permettent d'aborder des sujets graves, qui la touchent particulièrement. «Mais je ne cherche pas à choquer le public. Je crois qu'en restant neutre on peut dévoiler des choses. Dire: voilà. Ça, ça existe.» C'est donc ainsi qu'elle est arrivée à faire un sketch sur le sida, sujet pourtant pas facile à aborder au Maroc. «Tout dépend de la manière, temporise-t-elle. Bien sûr, montrer un préservatif en plein spectacle, sachant que des pères de famille, des gens pieux sont là, est impossible. Mais, du moment que je trouve un terme drôle pour en parler, les gens l'acceptent. J'ai aussi joué un sketch où j'étais une prostituée qui raconte ses malheurs. Alors que la prostitution, dans la plupart des familles marocaines, est un vrai tabou.»

Mais qu'on ne demande pas à Hanane Fadili si son expérience va faire évoluer la condition de la femme au Maroc. Elle refuse qu'on la considère comme une exception: «Je pense que pas mal de Marocaines font des choses uniques: piloter un avion, conduire un bus ou un taxi.» Et puis, dit-elle, avec une émotion et un espoir soudain palpables, «tout est en train de bouger là-bas».

Hanane Fadili: Hanane la gazelle débarque. Le Divan du Monde, 75 rue des Martyrs, Paris XVIIIe. Tél.: 0033/144 92 77 66. Jusqu'au 14 janvier.