«C’est un baobab qui s’éteint.» Le téléphone crépite. Cheick-Tidiane Seck, au bout du fil, trouve les mots. Il y a quinze ans, le musicien malien ramenait Hank Jones en terre africaine. Dans un studio parisien. Les épopées mandingues, le chant sanguin des griots, le crissé-frotté du sable perlaient d’un album nommé Sarala. «Hank avait peur. Il ne se pensait pas capable de trouver le pouls de nos musiques traditionnelles. Il était d’une humilité majestueuse.» Hank Jones, avec ses yeux aux revers bleutés, ses cravates fines, son porter vertical, a épousé pendant près d’un siècle le ressac des hymnes noirs. Il est mort sage, le 16 mai à New York. Il avait 91 ans.

Une rigueur, frémissante. Quand on le rencontrait, comme il y a deux ans à Montréal, il avait des soubresauts d’enfant, des anecdotes de combattant, qu’il affûtait dans un sourire d’immortel. Et puis, il évoquait l’église, la spirale génétique de l’Amérique noire. Il était soudain sérieux. Hank Jones naît en 1918, à Vicksburg, Mississippi. Son père, un diacre baptiste, choisit de quitter le très-Sud et installe la bande dans une maison de brique à Pontiac. Hank, qu’on appelle encore Henry, mastique scrupuleusement les psaumes; il en intègre la substance ascétique. Il y a quelques semaines, il se retrouvait une nouvelle fois avec son ami le contrebassiste ­Charlie Haden, dans un studio de Manhattan pour enregistrer des ­spirituals.

«Chaque fois qu’il ajoutait un dièse ou un bémol aux partitions liturgiques, il s’excusait auprès du bon Dieu», raconte Haden. «Il avait ce respect infini pour les formes anciennes.» L’église où il grandit, au milieu de sept frères et sœurs (dont le trompettiste Thad Jones et le batteur Elvin Jones), se situe aux antipodes des cabarets, des tavernes, sur lesquels l’histoire du jazz se fonde. Mais Hank écoute Fats Waller, Earl Hines, il aime l’ivoire frappé, l’odeur du swing quand il s’ébat. Il s’installe à New York, autant dire Babylone. Il y a là, sur une certaine rue numérotée 52, de jeunes gars, plus jeunes que lui, qui ne croient qu’en un seul Dieu. Le déferlement. Hank rejoint le be-bop. Il enregistre, avec Charlie Parker, des thèmes bannières. Avec Coleman Hawkins, Billy Eckstine, puis Cannonball Adderley, Lester Bowie, Hank est partout.

On l’engage, parce qu’il peut tout. Il devient pianiste de session, pour la marque Savoy, puis pour CBS. Il vole d’un monde à l’autre, du club cirrhosé aux nocturnes mondains de Jazz at the Philarmonic. Ella Fitzgerald l’engage, pendant six ans, jusqu’en 1953. On l’aime tellement, Hank, qu’on le surnomme «Bad Henry». Ce qui, dans la rhétorique du bitume, est un compliment. Il est un des seuls à ne rien s’injecter. «Je n’ai jamais fumé une cigarette ni abusé de l’alcool. Je pensais à mon père et je m’en détournais. Mon frère Elvin n’a pas eu cette chance.» Il est sobre. Partout. Sauf quand il va écouter Art Tatum, le pianiste sans regard, qui déborde de son tabouret. Hank apprend de Tatum, comme il a appris des orgues dominicales. Chaque instant est une leçon. Jusqu’à la fin, il avale une cantate de Bach avant le petit déjeuner, histoire de se mettre en doigts.

Est-on un mercenaire, quand on n’a rien refusé des contrats qui s’offraient, quand on s’est retrouvé un soir de 1962 derrière Marilyn Monroe qui chantait dans une robe de peau «Happy Birthday Mr. President» face à Kennedy, quand on a enregistré près de 900 disques? Hank Jones est un musicien-voyageur. Capable de mettre en boîte avec Tommy Flanagan un duel de grands pianos qui résume à lui seul les interstices dans lesquels cette musique s’est lovée. Puis de poser le tapis pour Frank Sinatra, à la télévision, au Ed Sullivan Show. Le paradoxe d’une culture qui, dans les marges de l’odyssée américaine, est devenue bourgeoise, puis classique. «La musique noire, je l’ai connue dans les années 30, j’étais professionnel à 13 ans. On allait dans le Sud pour se faire insulter. Alors, oui, j’ai vu l’évolution.» Il se fait épingler une médaille du mérite par George W. Bush. Ce n’est pas un comble. Mais la logique fractionnée d’un pays doué pour revendiquer ce qu’il a longtemps conspué.

L’été dernier, au Festival de Vienne, à côté de Lyon, Hank Jones était revenu dans son projet africain. Il avait enfilé une chemise fauve. Cheick-Tidiane Seck avait arrangé pour lui des nids de poule, des pistes sahéliennes. «Il voulait jouer encore. Nous avions décidé que nous partirions au Mali, pour fabriquer un nouveau disque. Cette expérience africaine comptait beaucoup pour lui. Et il a été pour moi une bénédiction.» On ne ramassera pas une vie aussi longue en quelques lignes. Mais il y avait, chez ce géant dont la mémoire ressuscitait des pages autrement vouées aux dictionnaires, une forme d’intégrité qui dessinait une éthique en jazz.