Le cinéma de Rainer Werner Fass­binder a marqué les années 1970 au fer rouge. Au cœur de cette œuvre chaotique et cruelle, une comédienne brillait d’un éclat incomparable. Tour à tour impérieuse ou fissurée, elle alliait élégance naturelle et sensualité vénéneuse. Qu’on se souvienne d’elle, petite garce inflexible brisant le cœur de Petra von Kant. Hanna Schygulla était notre icône.

Lorsque, couronnée d’un turban coloré, elle s’assied à la table du Lyrique à Genève, un retour de flamme adolescente tétanise l’interlocuteur, sidéré de se retrouver quarante ans plus tard en tête à tête avec l’inaccessible étoile du «jeune cinéma allemand». Elle exorcise la pétrification d’une formule pleine de charme: «C’est toujours un moment étrange quand les fantômes descendent dans la réalité.»

Aujourd’hui, Hanna Schygulla est la tête d’affiche d’Avanti, le premier film de la plasticienne lausannoise Emmanuelle Antille ( LT du 30.1.13.). Parce que la comédienne aime «les premiers pas», parce que le film lui donnait l’occasion de composer le personnage d’une mère qui perd la raison. «La folie fait remonter des choses très existentielles. Il ne faut pas la voir seulement comme une charge, mais aussi comme une fleur au lyrisme inattendu.» Elle évoque sa propre mère: «Quand elle a commencé à délirer, je suis entrée dans son monde. Elle disait que tout bougeait, je comprenais de quoi elle parlait. Dans ma jeunesse, j’ai fait des expériences de drogue, je sais que tout bouge. Cette table, ce sont des molécules en rotation.»

«Dès que j’imagine quelqu’un avec son visage d’enfant, j’ai la possibilité de l’aimer», dit-elle. Son sourire lumineux révèle Hanna à tous les âges de la vie, jusqu’à la petite fille chassée de Pologne par les Russes à la fin de la guerre. Sa mère a réussi à sauter dans un des derniers trains qui partaient. Faute de combustible, le convoi s’est arrêté pendant quelques semaines dans un champ, près de Munich. «Je crois que c’est mon premier souvenir. D’un côté l’été, le blé et les coquelicots. De l’autre quelque chose d’assez sombre, le wagon.» Imprimé au plus profond d’elle, ce souvenir l’a conduite à arranger ses appartements comme des wagons, pour concilier le désir d’avoir un chez-soi et d’être en mouvement.

Elle se sent à jamais réfugiée, mais dans un sens positif. En Bavière, son «drôle de nom» lui valait le sobriquet de «Polmadl», fillette polonaise. Elle ressemblait aux petits Bavarois, parlait comme eux, mais savait qu’«une partie de moi était différente. Je pouvais y mettre ce que je voulais, cela me faisait rêver. J’aime ce qui n’est pas clairement défini. J’ai besoin que la vie soit mystérieuse.»

Hanna Schygulla est très attentive aux sollicitations du hasard. Pour avoir sous-estimé l’âge de sa colonne vertébrale, elle a fini le tournage d’Avanti sur une chaise roulante. Hésitant à revenir à Lausanne, où elle a provisoirement perdu sa mobilité, elle a guetté les signes, interrogé les oracles. Elle est heureuse d’être retournée à l’ombre du CHUV, d’avoir exorcisé la peur. Ses yeux se perdent dans le souvenir du bleu Léman empanaché de nuages et de vapeurs. Elle demande: «Vous savez que le mot Seele, l’âme, vient de See, le lac?»

C’est par hasard qu’elle est devenue actrice. Elle étudiait la philologie, elle se faisait un peu d’argent comme serveuse dans un restaurant. Une de ses collègues, qui étudiait l’art dramatique, l’a invitée à venir suivre un cours. «J’y suis allée. Il y avait Fassbinder… Le volontarisme ne me réussit pas trop. Je préfère attendre un signe extérieur.»

Entre 1969 et 1982, Hanna Schy­gulla participe à 16 des 37 films tournés dans l’urgence par Fassbinder. «Notre génération brûlait de retrouver une virginité. Nous devions comprendre l’inimaginable. Comment une nation de culture a-t-elle pu verser dans la barbarie? Fassbinder était un moteur pour le cinéma allemand et lui, son moteur, c’était le sentiment qu’il ne vivrait pas très longtemps.»

Ces films débordant de colère ne sont pas toujours agréables à voir. L’actrice concède: «Je ne sais pas quel malaise le public actuel est prêt à subir. Moi-même, si un film ne m’emmène que vers le pessimisme, non merci. Je veux des films qui me donnent des ailes. Nous avons besoin de nous reconnecter à l’humanisme. L’homme se transforme en robot. Avec les disques durs, une partie de notre mémoire est déjà sortie du corps.» Elle cite De l’autre côté, de Fatih Akin, dans lequel elle incarne une femme allemande qui reporte sur une jeune Turque son amour maternel, «peut-être le plus beau rôle qu’on m’ait jamais offert». Elle admire la scène finale d’Avanti, la mère et la fille réconciliées, flottant dans une piscine comme dans un état de grâce amniotique. Une «image inoubliable».

La comédienne n’éprouve pas de nostalgie pour les folles années 70. «J’ai eu tout ça, pourquoi le revivre? Il y a la gloire, et puis c’est plus calme. Il n’y a pas de vagues sans creux.» Peut-être a-t-elle trop négligé son public, peut-être aurait-elle dû faire un commissaire dans une série télé. Elle sourit. Se réjouit de penser qu’elle est une des rares actrices à avoir résisté à «se faire tirer le visage dans tous les coins et gonfler les lèvres». Elle n’aime pas la chirurgie esthétique, qui réussit très mal. Et puis «dès l’enfance, j’ai été attirée par les personnes qui vieillissent bien. Elles nous assurent que la vie n’est pas décevante. A défaut d’une plénitude physique, il faut viser la plénitude psychique.»

En 1978, Fassbinder propose à son actrice fétiche de coréaliser un film sur une crise de schizophrénie de l’artiste Unica Zürn: vingt ans avant la chute du Mur, elle s’est crue enceinte de Berlin réunifié! Mais après le suicide de son compagnon d’alors, le cinéaste tourne L’Année des treize lunes. Désemparée, elle achète une caméra vidéo et connaît deux mois de fièvre créatrice. Elle exhume ces images en 2005, lorsque le MoMA lui consacre une rétrospective. Depuis, heureuse de pouvoir s’exprimer sans contrainte, elle réalise des vidéos, dessine des nuages, peint des aquarelles jusqu’au bout de la nuit. Elle présentera ces travaux dans deux ans, à Paris et à Berlin.

Passe le chariot des desserts. Dessert? «Ouiiii!» Elle a une ruse de gamine: «Si on prenait deux trucs différents et on partageait?» Macaron au citron et opéra chocolat café. Très bon. «Mais cela pourrait être un peu plus pointu de chaque côté, remarque-t-elle. Enfin, on prend le dessert comme il est.» Manger des gâteaux avec Hanna Schygulla relève de l’expérience existentielle.

«J’ai toujours été attirée par les personnes qui vieillissent bien. Elles nous assurent que la vie n’est pas décevante»