Livre

Hannah Arendt nous a fourvoyés, le mal n’a rien de banal

Dans «Eichmann à Jérusalem», la philosophe d’origine allemande développait une thèse restée célèbre: la banalité du mal. En dépeignant le fonctionnaire nazi comme un simple agent consciencieux au service du Moloch totalitaire, dénué de toute flamme dans les yeux, elle donnait raison à sa ligne de défense, estime une philosophe française qui propose une lecture neuve

Genre: philosophie
Qui ? Isabelle Delpla
Titre: Le mal en procès. Eichmann et les théodicées modernes
Chez qui ? Hermann, 227 p.

Quelques mois après le procès d’Adolf Eichmann, la philosophe Hannah Arendt publiait Eichmann à Jérusalem (dernière réédition: Gallimard, coll. Quarto 2002) . Elle y forgeait un concept désormais célèbre: la «banalité du mal». Eichmann n’était pas diabolique; c’était un fonctionnaire zélé, soucieux de sa carrière, sans flamboyance ni flamme folle au fond des yeux. Mais il fut le complice dévoué d’un massacre démoniaque. La «banalité du mal» désignait pour Arendt cet écart glaçant entre l’énormité du crime et la médiocrité de ses auteurs – ces gestionnaires capables, comme l’écrivait l’historien Raul Hilberg, «de détruire tout un peuple en restant assis à leur bureau».

Elle y voyait en outre la confirmation de sa théorie du totalitarisme et de la destruction de l’individualité par le Moloch des bureaucraties de masse. Elle prétendait enfin rompre avec une compréhension millénaire du mal comme fruit de mobiles malveillants, animant des monstres que leur perversité séparait du commun des mortels. Eichmann ne pensait pas et ses motivations étaient plates comme une carte routière. C’était votre voisin de palier transformé en arme fatale par les rigueurs de la raison d’Etat.

Des gens ordinaires transformés en bouchers? Après la Bosnie ou le Rwanda, l’expérience n’est que trop commune. Et l’idée de «banalité du mal» est devenue un lieu commun de la conscience morale contemporaine. Mais Isabelle Delpla, philosophe et maître de conférences à l’Université de Montpellier, n’y voit qu’une mystification. La banalité du mal n’est qu’un «simili-concept» faisant «obstacle à la réflexion». Loin de décrire une réalité observée, le concept de banalité du mal exprime plutôt l’affect de l’observateur: «Un mélange d’effroi, de déception, de désarroi à constater que ces criminels sont des hommes ordinaires […]». Certes, concède la philosophe, le mal est dénué de profondeur – et «il faut accepter que la confrontation avec le mal extrême nous rende seulement plus malheureux, mais ni plus sages, ni plus intelligents». Pourtant, le concept de «banalité du mal» est fallacieux.

Il est d’abord historiquement inexact. Reprenant en fait la ligne de défense d’Eichmann lui-même, il nous fait croire que ce dernier n’était mû par aucune intention maligne et agissait sans penser (à mal). On ne doit pas me condamner, plaidait l’ancien SS, car je ne faisais qu’obéir aux ordres et je n’étais qu’un modeste rouage de la mécanique nazie. Mais l’Etat nazi était le théâtre d’une compétition intense – entre services rivaux et entre l’administration et le Parti. Ce n’était pas une machine bien huilée imposant des commandements implacables. Les fonctionnaires n’y étaient pas des instruments passifs – mais au contraire des «pionniers inventifs et enthousiastes». Eichmann a pris des initiatives et a fait preuve d’une inventivité lugubre – manifestant une «énergie obsessionnelle de ne laisser échapper aucun juif». Le concept de «banalité du mal» élève ainsi à la dignité philosophique un autoportrait complaisant d’Eichmann en victime du système. Et il donne une noblesse métaphysique usurpée aux mensonges historiques d’un accusé soucieux de sauver sa peau.

Arendt, elle, était soucieuse de sauver la «pensée» – la culture et la philosophie allemandes. La «banalité du mal» vient ainsi reproduire le geste des théodicées classiques: le mal est partout, et Dieu est l’auteur de toute chose. «Mais si ce Dieu est celui qui a permis le mal, comment peut-il encore être bon?» Il s’agissait, pour des auteurs comme saint Thomas, de montrer que le mal n’existe pas: il n’est que manque et privation. Arendt, soutient Delpla, reprend ce schème pour sauver la haute culture: «La cause à défendre est celle de la pensée comme source du bien […]. Si Eich­mann ne pense pas, alors la pensée est sauve.» Pour rendre plausible cette thèse, il faut malheureusement s’éloigner des faits – oublier que les nazis savaient ce qu’ils faisaient et s’y dévouaient avec un fanatisme assumé. Il faut également remplacer l’analyse minutieuse des causes historiques transformant des gens ordinaires en tueurs froids par une thèse métaphysique tellement abstraite qu’elle finit par ne plus rien dire du tout: «On peut empiler des cadavres, exhiber les criminels; on pourra toujours continuer à dire que le mal n’existe pas, qu’il est banal, radical ou absolu. A ce niveau de généralité, […] c’est devenu un énoncé métaphysique qui semble dire quelque chose sur la réalité, mais qui n’a plus de pertinence.»

Au service de cette critique, Isabelle Delpla déploie une multitude de très fines analyses historiques, juridiques, conceptuelles et éthiques. Le livre se lit comme un roman. Et il exerce une grande force de persuasion. Si parfois la philosophe se laisse emporter, au point d’affirmer un peu vite que le mal extrême signe l’échec de la philosophie morale au profit de ce qu’elle nomme la «forme procès» (chroniques judiciaires et analyses juridiques), elle offre ici un livre brillant et captivant qu’on ne peut que conseiller à celles et ceux que les horreurs politiques laissent pantois. Non, le mal n’est pas banal – il ne surgit pas tout armé du néant de la pensée. C’est un produit politique dont les «médiations» (nationalisme, racisme, propagande, conformisme) sont observables. Si l’on veut y résister, l’hallucination métaphysique ne sert à rien.

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Isabelle Delpla

«Le mal en procès»

Extrait

«Au moins voudrait-on se consoler en trouvant dans le criminel une méchanceté à la hauteur du crime, en trouvant un sens, une intelligence profonde de l’humain et du désastre»
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