Il y a dix ans, Le Silence des agneaux de Jonathan Demme faisait entrer pour la première fois le genre du thriller horrifique aux panthéons de la critique, du public et des Oscars. Alfred Hitchcock n'avait jamais connu tant d'honneurs. Si bien que Demme et ses acteurs, tout autant que Thomas Harris, l'auteur du roman originel, et ses personnages (Hannibal le cannibale et l'agent du FBI Clarice Starling), ont entendu sonner très fort les trompettes de la renommée. Et, fatalement, celles d'un nouvel épisode: Hannibal. Difficile entreprise pourtant: parmi les 400 films traitant de tueurs en série depuis le début de l'histoire du cinéma, 200 ont été réalisés au cours des dix dernières années. Tous, de près ou de loin, influencés par Le Silence des agneaux.

Il faut rappeler brièvement, ici, la pression exercée sur Thomas Harris pour l'écriture de Hannibal, la valse des scénaristes, des réalisateurs, des comédiens (Jodie Foster jetant l'éponge au profit d'une convaincante Julianne Moore, Hopkins acceptant pour un cachet de 15 millions de dollars) et la ténacité mercantile du producteur italien Dino De Laurentiis. Lorsqu'un film, tel cet Hannibal, est à ce point mû par des intérêts antipathiques, le premier réflexe consiste à se préparer, malgré soi, à haïr tout ce qu'il représente et tout ce qu'il présentera. Or, surprise, le film avance au moins une belle idée: renverser la tension dramatique du précédent épisode.

Le Silence des agneaux fonctionnait sur la stupéfaction et les révélations brusques. Hannibal, à l'inverse, repose sur la frustration. Hormis deux scènes choc, il ne s'y passe rien. A peine un déclic pour enclencher le scénario: Mason Verger (Gary Oldman), milliardaire défiguré par Hannibal, a retrouvé la trace de son bourreau et incite Clarice à renouer avec l'homme qui la révéla professionnellement, psychologiquement et, grand pas que le film franchit, en tant que femme. Voilà donc, étalées sur deux heures, les retrouvailles à retardement du couple Hannibal-Clarice, retrouvailles pilotées par un amant éconduit du cannibale (le défiguré avait une liaison avec son dévoreur, flash-back dixit).

Le champ est libre pour Ridley Scott, dont le style publicitaire, dans un film aussi attentiste, sert pour une fois à quelque chose. Les frissons de Clarice lorsqu'elle réentend la voix ou découvre une lettre de Hannibal, les balades solitaires du serial killer dans les ruelles florentines: tout converge jusqu'à ce que, comme dans la publicité, «un jour, un inconnu vous offre des fleurs» et qu'un rendez-vous réunisse enfin les protagonistes.

Ce discours amoureux de Hannibal, délicieusement décalé, offre un personnage-miroir pour le spectateur: Clarice. Pourquoi, depuis dix ans, les tueurs en série exercent-ils une telle fascination sur nous comme sur elle? Quelle est la nature de cette fascination? Attirance ou rejet d'une animalité qui sommeille sur le palier de la civilisation? Pourquoi avons-nous tant aimé Seven et autant disserté sur Natural Born Killers? Il y a dix ans, le docteur Hannibal Lecter avait réveillé quelque chose en chacun. Aujourd'hui, il invite à interroger cette fascination.