Hanokh Levin frappe encore à la Comédie

Quatre acteurs merveilleux chantent et jouent sur les cendres des idéaux

Au fond, qu’est-ce qu’une troupe? Des acteurs qu’on se réjouit de retrouver d’un spectacle à l’autre. Camille Figuereo, Brigitte Rosset, Ahmed Belbachir et Michel Kullmann constituent un ensemble merveilleux au service de Hanokh Levin, cet écrivain israélien mort à Tel-Aviv en 1999. Ils étaient déjà estomaquants dans Shitz monté par Hervé Loichemol en février, dans la petite salle de la Comédie de Genève. Ils sont de nouveau admirables de souplesse dans Cabaret, suite de saynètes nappées d’absurde, autant d’entailles dans la plèvre du désenchantement.

Car Levin, cet intellectuel qui dit non aux territoires occupés, c’est ça. Deux femmes, deux hommes, en frac, qui chantent «Je vous promets du sang et des larmes, ça, vous pouvez compter sur moi». Au piano, l’extraordinaire Lee Maddeford arrondit les angles. Et puis Levin, c’est encore ça. Camille Figuereo – un nom à retenir – dans la peau d’une épouse qui voit son mari devenir tout petit dans le train qui fuse au loin. Mais non, ce n’est pas le train, c’est l’homme qui rapetisse et qui disparaît dans un cendrier, bientôt enseveli sous les cendres. Vous avez dit Nicolas Gogol? FranzKafka? Disons Levin.

Faire partie de l’obscène

Ce Cabaret réglé avec doigté par Nalini Menamkat pourrait être juste cruel. Nous ririons de nous trouver si laids dans le miroir de Levin. Il touche au cœur du ­sujet, là où il se fissure. De cette parole, on dira qu’elle est obsédée par le manque – affectif, ontologique. Dans une saynète saignante, Michel Kullmann joue un névrosé qui s’inquiète de l’inversion des tuyaux organiques. Et si les matières fécales passaient par l’urètre? Et si le bas-ventre passait dans la cuvette? On sourit tant le scénario est extravagant. Mais on frémit, tant l’angoisse trouve sa cible.

Il y a de l’obscène dans Cabaret, et nous faisons partie de cet obscène. La grâce de Levin, c’est de rendre supportable ce qu’il pointe. Lee Maddeford – en alternance avec Daniel Perrin – saisit son humeur, canaille et grave, au piano. Tenez, ce moment. Brigitte Rosset, dans les vapeurs de la nuit, adresse cette prière au pianiste: «Vous connaissez I Love you …» Levin a des élans de tendresse d’autant plus aigus qu’on ne les attend pas. ­Présente l’autre soir, sa traductrice Laurence Sendrowicz citait cette phrase de l’auteur: «Mon Dieu, qu’elle est grande la petitesse humaine.»