Hommage

Hans Erni, le plus populaire des artistes suisses, s’est éteint samedi à Lucerne, à 106 ans

Le plus populaire des artistes suisses s’est éteint samedi à Lucerne, à 106 ans. Peintre, graveur, auteur d’œuvres murales, son legs est immense. Il avait pourtant été écarté pour ses idées pendant la Guerre froide

Hans Erni, fin d’un siècle

Décès Le plus populaire des artistes suisses s’est éteint samedi à Lucerne, à 106 ans

Peintre, graveur, auteur d’œuvres murales, son legs est immense

Il avait pourtant été écarté pour ses idées pendant la Guerre froide

Hans Erni n’est plus. Il est mort samedi dans une clinique de Lucerne, la ville où il a vu le jour, le 21 février 1909. Oui, Hans Erni avait 106 ans. Sans doute aucun artiste n’a-t-il été si présent dans la vie des Suisses. Pas besoin de visiter des expositions pour voir son immense production, même s’il a son propre musée, dans la vaste enceinte du Musée suisse des transports de Lucerne. Ses œuvres sont déclinées sur des timbres poste, des affiches, pour le cirque Knie ou pour le vote des femmes, en peinture, en gravure, en mosaïque ou en sculpture dans les salles d’attente et sur les places publiques. Hans Erni est incontournable. On a tous un Hans Erni près de chez soi, voire chez soi. Il fait et fera encore longtemps partie du paysage.

Il semble que seule la mort pouvait stopper le désir de créer encore et toujours de cet homme qui avait pourtant derrière lui plus de 80 ans de production. Il se rendait chaque jour dans son atelier pour dessiner. L’an dernier encore, il a offert à la Vigne à Farinet, en Valais, une Colombe de la jeunesse, tableau de métal de quatre mètres sur trois réalisé à partir d’un de ses dessins. Déjà, depuis 2003, une colombe portant en son bec une grappe de raisin était accrochée au rocher au-dessus de la plus petite vigne du monde. Hans Erni était attaché au Valais. La Fondation Gianadda lui avait consacré, tout comme le Kunstmuseum de Lucerne, une exposition pour son centenaire, en 2009, la troisième à Martigny depuis 1989. Un giratoire de la ville est orné d’un Minotaure de l’artiste, qui a aussi signé les vitraux, plus discrètement lumineux, de la chapelle protestante, en hommage à l’épouse de Léonard Gianadda décédée en 2011.

Mais bien sûr, Hans Erni est avant tout Lucernois. Il est né dans une famille modeste de huit enfants. Son père, machiniste sur les bateaux du lac des Quatre-Cantons, disait l’avoir toujours vu dessiner. Le jeune Hans fera d’abord un apprentissage de technicien arpenteur, puis de dessinateur architecte avant d’entrer à l’école des arts et métiers de Lucerne. Puis ce sera l’Académie Julian à Paris, en 1927-1928, et l’année suivante les beaux-arts de Berlin. Durant ses années de formation, il est très marqué par Picasso et Braque.

Jusqu’en 1933, il travaille sous le pseudonyme de François Grèque, signifiant ainsi ses sources d’inspiration antiques. Dès 1933, il signe ses premières fresques dans sa ville natale tout en voyageant. Il fait partie du groupe «Abstraction-Création» à Paris. C’est un jeune artiste impliqué dans les réflexions de son époque et qui côtoie Kandinsky, Mondrian, Arp, Brancusi et bien d’autres. C’est donc aussi une des dernières mémoires directes de cette époque foisonnante de l’entre-deux-guerres qui disparaît.

Ses voyages passent encore par la Belgique, l’Italie et Londres, où il fait connaissance de Henry Moore et rencontre des membres du Bauhaus qui ont dû fuir l’Allemagne nazie. A la veille de la guerre, il se questionne sur une synthèse entre abstraction et réalisme. Il réalise une peinture murale pour l’Exposition nationale suisse à Zurich. Déjà, il commence à être un artiste populaire.

Pendant la guerre, il est conducteur motorisé mais exerce aussi ses talents comme peintre camoufleur. Il écrit aussi, non pas sur les arts mais sur les problèmes sociaux. Les Musées de Lucerne et de Winterthour lui offrent ses premières rétrospectives à la fin du conflit. Il reprend ses commandes de peintures murales, travaille pour le théâtre, mais ses engagements politiques vont freiner sa carrière. En pleine Guerre froide, il n’est pas bon d’afficher des amitiés et des pensées trop à gauche. En 1949, il se voit retirer la commande des nouveaux billets de banque suisses. Il avait gagné le concours à la veille de la guerre, en 1939, l’année de ses 30 ans, et représenté une Suisse paysanne, mais aussi ingénieuse, savante.

Cet ostracisme, qui lui vaudra bien des décennies plus tard les excuses officielles de Pascal Couchepin, lui coûte aussi sa participation à la Biennale de São Paulo en 1951. Cela ne l’empêche pas de continuer à exposer, y compris aux Etats-Unis pourtant prompts à bannir ceux sur qui plane le soupçon de communisme. Il accompagnera aussi l’ethnologue Jean Gabus en Afrique, avant de réaliser, en 1954, une fresque pour le Musée d’ethnographie de Neuchâtel.

Alain Berset, conseiller fédéral chargé de la Culture, lui rendait hommage ce dimanche et se souvenait de la visite qu’il lui avait rendue à Lucerne en 2013. «Nous avions notamment échangé autour de la force du mouvement, dans son art, puis dans la politique et dans la vie en général. C’est parce que tout se transforme, c’est parce que tout change qu’il n’y a de stabilité que dans le mouvement.»

Ce mouvement, inhérent à son œuvre, Hans Erni l’exprime par ce trait, plus graphique que pictural, qui rend ses images reconnaissables entre toutes. Un trait qui se développe en boucles, en rondes harmonies, un peu à la manière de sa chevelure. Hans Erni était plus un homme d’optimisme et de foi dans le progrès qu’un révolté. Il était aussi un homme de paix estimé par les Nations Unies, qui ont plus d’une fois fait appel à son art. C’est la Ville de Genève qui a offert à l’organisation internationale la longue fresque en céramique qui longe son enceinte genevoise sur près de 60 mètres. La dernière partie a été inaugurée en 2012.

Cette fresque, Hans Erni nous en avait parlé vingt ans plus tôt déjà. Il croquait alors les autres membres du jury du Concours international de roses nouvelles de Genève dans le parc La Grange. Le grand créateur floral Alain Meilland lui avait aussi dédié une rose, une de ces fleurs qui, selon les poètes, s’étiolent si vite. Hans Erni avait alors 83 ans, le pétale vif et encore bien assez d’énergie et de patience pour attendre que Genève mène à son terme le projet.

C’est aussi une des dernières mémoires directes de l’entre-deux-guerres qui disparaît

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