Comment des œuvres, créées parfois à un demi-siècle et à des milliers de kilomètres de distance, peuvent-elles entrer en symbiose d’une manière aussi éclairante et convaincante? C’est le miracle de l’art… Ainsi, autour d’un médium, l’encre, aussi bien l’encre d’imprimerie que l’encre de Chine, et d’un support, le papier, puis encore d’une source d’inspiration, la tradition picturale orientale, sont réunies les lithographies réalisées en son temps par Hans Hartung (1904-1989), éminent représentant de l’abstraction gestuelle en Europe, et les pièces très diverses, peintures, lavis, estampes, d’artistes chinois actuels.

Cette réunion est le fruit du labeur conjugué de Monique Crick, directrice de la Fondation Baur, de Christian Rümelin, conservateur du Cabinet d’arts graphiques du Musée d’art et d’histoire de Genève, et de Leda Fletcher, experte en peinture chinoise contemporaine.

Sans que l’accrochage force la cohabitation et la comparaison, les œuvres dialoguent en toute simplicité les unes avec les autres, suscitent des échos, entraînent le regard plus loin, toujours plus loin, sans que jamais ne cesse l’enchantement. Qu’ils travaillent en Chine continentale ou plus souvent à Taïwan, Hongkong ou aux Etats-Unis, les peintres chinois ­exposés ont en commun de refuser le diktat d’un art contemporain uniquement ancré en Occident. Soucieux de fonder leur pratique sur leur propre tradition, où la peinture de paysage, par exemple, et le maniement du pinceau sont liés à la calligraphie et à l’écriture en général, ces peintres explorent les nuances de l’encre de Chine, du bleu au sépia, du noir à un gris dilué. Ils expérimentent non seulement le pinceau et la brosse, mais d’autres manières d’apposer le médium, tamponnage à l’aide de morceaux de liège, usage de bâtonnets d’encens imprégnés d’encre. Pourtant, les compositions restent marquées au sceau de cet art séculaire, qui allie dynamisme et sérénité, idéogrammes et suggestion poétique.

Parfois, le noir envahit l’espace pictural, jusqu’à ne plus ménager que quelques ouvertures parmi un entrecroisement très dense de lignes épaisses, manière d’évoquer la lumière en regardant la nuit: exercices de méditation, les peintures abstraites de Li Huasheng reflètent un esprit tourné vers le taoïsme et le bouddhisme.

D’autres artistes, tel Fung Ming Chip à Hongkong, témoignent du rôle toujours premier de la calligraphie dans la formation et la genèse du style. Sans parler de calligraphie prétexte, imaginons plutôt, à propos des compositions non figuratives qui incluent des signes, une gestuelle, un spectacle d’une grande beauté. Des lettres mises en scène par Lü Shou Kun (Zen Painting), Shen Fan, plus proche, lui, de Mark Tobey ou de Jackson Pollock, Lee Shi Chi ou Hans Hartung lui-même (une lithographie au rouleau encreur, datée du début des années 70), l’esprit subsiste, au détriment d’une forme définie et signifiante.

Parmi les signes les plus épurés et spectaculaires à la fois, cette gigantesque ligne tracée d’un mouvement par Hsiao Chin, sur 4 mètres de long; le titre, La Cometa, semble extraire du trait toute référence à l’écriture pour suggérer, sur le plan visuel et poétique, une réalité autre, inexprimable. D’autres peintres, à l’instar de Wucius Wong (Deep in the Mountains no 2), qui recourt aux taches et à une encre diluée promenée sur l’entier de la page, ou Li Huayi, aux références plus classiques, ou encore Yan Yanping, seule femme de l’exposition, architecte qui a émigré aux Etats-Unis et a trouvé dans les vastes espaces américains un terrain propice à sa touche légère et aérienne, continuent de se tourner vers le paysage, formé de montagnes et de plaines, de ciels et d’horizons.

A quoi Hans Hartung répond, à l’avance, par telle lithographie au crachis et à l’aérographe, où la nuit engloutit le paysage et toute forme visible, hormis une encoche, en haut, qui conserve tout son mystère.

Noirs d’encre. Regards croisés. Fondation Baur, Musée des arts d’Extrême-Orient (rue Munier-Romilly 8, Genève, tél. 022 704 32 82). Ma-di 14-18h. Jusqu’au 4 août.

Les œuvres dialoguent en toute simplicité les unes avec les autres, entraînent le regard plus loin, toujours plus loin