Ils sont tous hilares, tordus d'avance. A l'idée de voir comment la compagnie jurassienne Extrapol a arrangé Hans Schaudi et sa «ganz tip top Familie» dans Guten Tag, Ich heisse Hans, les spectateurs qui se pressent chaque soir à l'Arsenic, à Lausanne, trépignent d'impatience. C'est que Vorwärts, manuel d'enseignement de l'allemand dont sont tirés les héros de la soirée, a marqué les esprits. Basée sur un principe interactif exigeant des élèves qu'ils rejouent à l'identique les tranches de vie d'une famille idéale, cette méthode a, dans les années 80, en Suisse romande, colonisé une génération d'adolescents et leurs parents. Au point de vivre aujourd'hui une spectaculaire résurrection théâtrale. On appelle ça la «Schaudimania», et, à l'instar de tous les lieux qui ont accueilli cette parodie écrite par Camille Rebetez, l'Arsenic ne désemplit pas. Restait à vérifier si la réplique dépasse le modèle, question force comique. Car, avec ses faces de premier de classe et ses attitudes ultra-stéréotypées, l'original présente déjà matière à s'esclaffer. Et à vérifier aussi si l'attachement nostalgique du public ne constitue pas un frein plutôt qu'un tremplin. Souvent, on finit par trop aimer ce qu'on a enduré et, comme pour tous les trends ados, chaque spectateur chérit «son» Schaudi... Immersion, donc, en Schaudiland et impression mitigée à l'arrivée.

«En classe, je me souviens, j'ai tremblé avec Lieselotte quand un orage l'a surprise dans la forêt. Et j'ai souffert avec elle, lorsqu'elle s'est cassé la jambe après une course affolée. Mais, surtout, j'ai beaucoup, beaucoup ri avec les Schaudi.» La passion de cette spectatrice croisée dans la file d'attente ne sera pas récompensée. Faute d'un siège encore libre, elle finira assise sur l'escalier. Sans perdre, pourtant, une miette de son entrain à deux doigts de découvrir la traduction scénique de ses héros de papier. Sûr qu'elle n'a pas été déçue, car, de tout le spectacle, c'est justement l'entrée des personnages qui réussit le mieux son effet. Répliques fidèles de leurs modèles (même blondeur, même débardeur démodé, même sourire figé), les Schaudi en 3D reproduisent, de plus, scrupuleusement et par images saccadées, chacune des attitudes de cette famille cliché. Une chorégraphie finement orchestrée où les poses crispées expriment le règne de l'esprit étriqué. De la même manière, après les présentations d'usage livrées en pur allemand, ils enchaînent avec un français germanisé: les verbes sont placés à la fin et lorsque Hans donne son âge, il lâche un «je suis treize années vieux» qui suscite l'hilarité. On l'a compris, pas besoin de forcer le trait. La méthode est en soi suffisamment pathétique pour que sa seule traduction scénique soit comique. Mais Camille Rebetez a voulu raconter une fable. Celle du renversement de ce monde parfait. Ainsi, le père vire obsédé, le fils, révolutionnaire gâté, la mère chancelle et la fillette, amie de la famille, se prend pour un oiseau haut perché... Autrement dit, le cliché du chaos remplace celui de l'ordre et, après cet essorage très prévisible, on n'est pas plus avancé. Au contraire, on s'est même ennuyé, revivant vingt ans après, les longueurs du cours d'allemand. Cet ennui se percevait aussi dans les travées.

Après la charge de la caricature qui restituait le côté massif de la méthode, on aurait apprécié plus d'écriture puisque fable il fallait. C'est-à-dire une inspiration personnelle qui ne réponde pas à une logique didactique ou comique, mais qui explore des sentiments plus nuancés. Un regret lié au fait que Camille Rebetez a récemment prouvé, à travers sa précédente création, Nature morte avec œuf, ou la lecture d'un extrait d'un texte en chantier, qu'il avait les moyens de mêler politique et métaphysique en toute fluidité. Ici la vignette Schaudi colle trop à la plume de son satiriste et les schnitzel sont lourds à digérer.

Guten Tag, ich heisse Hans, à l'Arsenic, jusqu'au 22 octobre, tél. 021/625 11 36. Puis le 24 oct. à La Neuveville; du 8 au 10 nov. au Théâtre de l'Echandole, à Yverdon; du 14 au 18 nov. à la Maison de quartier de la Jonction, à Genève; puis d'autres dates sur http://www.theatre-arsenic.ch