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montreux

Happy Culture

Pharrell Williams chantait lundi au Montreux Jazz Festival, d’un falsetto de skateboarder angélique. Il ne manque pas d’hymnes. Mais de présence. Histoire d’un concert sans doute trop attendu

«Je vous avertis, quand il chantera «Happy», on risque de vous pousser.» Elles sont cinq, six, de tous âges, des galurins d’osier plantés sur le crâne. Elles ont préparé une chorégraphie pour le moment où l’hymne conciliateur retentira. Auditorium Stravinski, lundi, pas un centimètre carré abandonné à l’air pur. Personne ne se souvient que Pharrell Williams avait déjà joué ici, en 2008, qu’il avait remué ses jeans taille basse sur des rythmes trafiqués, avec son frère Chad Hugo dans le fond du son et même Erykah Badu en invitée. A l’époque, on aurait largement trouvé de la place dans la salle pour une chorégraphie. Sans pousser personne. Mais ça, c’était avant.

Dans les loges, fin d’après-midi, il débarque en faune; une assistante, qui ressemble à l’enfant indigne de Kurt Cobain et de Yoko Ono, s’occupe de tout pour qu’aucun désir ne souffre l’affront d’être formulé. Un manager minute les entrevues, avec la précision d’un horloger neuchâtelois en finale de Coupe du monde. Des armoires à glace qui surplombent tout au point où l’on se demande s’il reste de l’oxygène aux hauteurs où ils évoluent. «Salut les gars.» Pharrell a un chapeau de feutre, pas le chapeau cabossé de Vivienne Westwood qu’il a vendu pour sauver des enfants, mais pas loin. De petites bottines de cuir, informes et confortables. Un pull à capuche gris, estampillé de sa marque: le club des garçons milliardaires.

On glisse avec empressement une corbeille de chocolats à sa portée. Qu’il n’aura même pas le temps d’apercevoir. Lorsqu’il répond aux questions, Pharrell intensifie son regard. Le reste du temps, il se languit dans une demi-léthargie où rien ne semble avoir d’importance que la fin de tout cela. On passe rapidement sur ses réponses. Une philosophie assez sentie de l’amour partagé, de l’humilité réelle, de la femme comme mission. Comme mission? Comme mission. Le parfum Girl. L’album Girl. Tous les produits dérivés Girl. Ce n’est pas du commerce. C’est un combat. Il faut comprendre Pharrell. Depuis des années qu’on lui dit à Art Basel ou aux Grammy Awards que tout ce qu’il fait relègue Léonard de Vinci dans les limbes de la médiocrité créative, il a fini par le croire.

Dans la biographie de Pharrell Williams qu’il vient de publier aux éditions Favre, le journaliste Christophe Passer montre à quel point le mythe ne s’est pas construit à la faveur de deux ou trois tubes planétaires avec les Daft Punk ou Robin Thicke. Tout jeune producteur, le natif de Virginia Beach recelait déjà ses chansons pour 150 000 dollars la pièce. En 2003, 43% des chansons diffusées sur les radios américaines étaient signées par son duo avec Chad Hugo, The Neptunes. Britney Spears, Justin Timberlake, Madonna, tous ont fait appel à ce Midas en bermudas, décorateur sonore à la faconde indéniable, qui a défini mieux que quiconque le rythme de son époque. Mais il demeure, malgré le typhon «Happy» dont rien ne semble venir à bout, essentiellement un génie d’intérieur.

La scène lui va mal. Il a beau convoquer Woodkid, l’artisan français, pour mettre en scène son spectacle, il peut s’entourer d’une dizaine de danseuses dont les charmes ne s’arrêtent pas aux pirouettes, il se repose sur le tapis de tubes qu’il a tissé depuis le siècle dernier, mais rien n’y fait. Le petit skateboarder nonchalant, honteux de l’intérêt démesuré qu’on lui porte, ressurgit à chaque refrain. Dans les clips où il surgit en plans de trois secondes, déhanché et sensuel, il peut faire illusion. Mais face à 4000 personnes, dans un temple où Prince a plusieurs fois pris ses quartiers funky, l’expérience est cruelle. Pharrell ne danse pas. Il s’escrime à prendre possession de l’espace. Au mieux, il se penche pour effleurer des mains. Ou alors, il saisit un téléphone dans la foule pour se filmer. Comme s’il souhaitait au fond revenir à l’univers produit, monté, construit, où il excelle.

Pharrell est une machine virtuelle, un cerveau vif capable d’animer les corps sur tous les continents, mais certainement pas le rejeton béni de Michael Jackson qu’il vénère tant. Ses morceaux sont d’une puissance folle, surtout ceux de son groupe N.E.R.D qui conjuguent les excès distordus de Rage Against the Machine et la moiteur de James Brown. Mais même en une heure seulement de spectacle, et muni d’autant de hits, il ne parvient pas à élever la tension. C’est même pénible, lorsqu’il se lance dans d’interminables prêches où il enjoint dans le même geste de sauver le monde et d’aimer les femmes – ce qui n’est pas incompatible.

A court d’arguments, il fait monter une spectatrice qui n’en revient pas. Elle danse. Il la regarde pleurer. Elle danse encore. Il lui demande pourquoi elle pleure. «J’aimerais que tu t’amuses. Juste que tu t’amuses.» Et là, on croit comprendre. Pharrell Williams souhaiterait écrire «Happy», voir au Malawi et en Ukraine des peuples portés par son air, sans subir les conséquences de «Happy». Plus personne au monde ne le regarde comme le petit gars de Virginia Beach, doué mais traqueur, qu’il est resté. D’ailleurs, le moment est venu de timbrer. Dans ce court concert qui ne laisse que peu de souvenirs. «Happy» monte. Le bonheur pour tous. Les téléphones sont déjà dégoupillés. Le morceau, on le connaît déjà. Personne n’écoute. On filme.

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