Bête et méchant: ce slogan qui a fait florès et a été le sous-titre percutant et mérité de l'iconoclaste mensuel Hara Kiri pendant vingt-cinq ans provient de la lettre furibarde d'un lecteur de la première heure, fourvoyé et scandalisé par ce journal, ce «torchon», qui allait fusiller à tout va la France gaullienne de la Ve République et planter les germes de la dérision et de la provocation dans le cerveau des futurs soixante-huitards.

Car Hara Kiri est né dans la lointaine année 1960, dans une société encore figée et conformiste qui a pris ce brûlot, créé par François Cavanna et Georges Bernier (vite devenu le Professeur Choron), comme un coup de poing en pleine figure. A l'image du cruel et célèbre dessin de Roland Topor. Aucune barrière, aucun tabou (hormis le calembour, interdit!) ne semblait rebuter une équipe enthousiaste et rigolarde qui s'est vite enrichie de futurs grands noms du dessin, dont Reiser, Cabu, Gébé ou Wolinski. Sans parler de chroniqueurs de luxe comme Raymond Queneau, André Ruellan, Jacques Sternberg ou Romain Bouteille, qui viendront épauler Cavanna et Delfeil de Ton, qui à eux deux et sous divers pseudonymes, ont rempli le journal pendant quelques années.

La couverture du premier numéro, signée Fred, montre un samouraï s'ouvrant le ventre... avec une fermeture éclair, d'où surgit un visage hilare. Mais bientôt, la photo prend le dessus en une, et à l'intérieur du journal, pour des fausses publicités décapantes dynamitant la société de consommation, des romans-photos vulgaires tournant en dérision ceux à l'eau de rose qui inondent la «presse de cœur», des photos d'actualité détournées pour persifler les vedettes du show-biz et de la politique. Des photos qui n'évitent pas la vulgarité, la scatologie ou le sexe, de manière assumée, pour mettre en évidence les dérives de la société, «en allant dans le même sens qu'elles mais plus loin qu'elles, le plus loin possible dans leur logique tordue, jusqu'à l'absurde, jusqu'à l'odieux, jusqu'au grandiose», écrira Cavanna.

Ce sont ces photos que republient dans ce qu'il est convenu d'appeler un beau livre les éditions Hoëbeke. «Car, souligne Lionel Hoëbeke, les textes et les dessins de Hara Kiri ont déjà été réédités, mais jamais ce qui a été le plus représentatif de ce journal, ses photos.»

S'ensuivront deux interdictions du journal meurtrières plus une pour son petit frère Hara Kiri Hebdo, et une pluie de procès perdus, Air France, Peugeot, Brigitte Bardot... Qui auront finalement la peau de Hara Kiri, en 1985.

Mais ce n'est pas tout. Les dessinateurs de Hara Kiri sont partout dans les librairies cet automne. L'Association publie, dans un somptueux grand livre carré de 216 pages, Les Colonnes de Gébé, l'ensemble de ses chroniques dessinées, révoltées ou désabusées, pour le nouveau Charlie Hebdo entre 1993 et 2003 (sauf ses chroniques Papier à lettres que Pajak va éditer début 2009 chez Buchet-Chastel). La publication de ce livre avait été reportée à la mort de Gébé, en 2004. Exposition jusqu'au 2 novembre au Café La Mer à boire à Paris (00331/43 58 29 43).

Cabu, 70 ans cette année mais éternellement jeune, s'entretient avec Laurence Garcia dans Cabu 68 (Actes Sud BD, 268 p.). La journaliste, qui n'était pas née en 1968, est fascinée par ce «taggeur de l'histoire» comme elle le décrit, et par ses copains qu'elle rencontre aussi, «plus vraiment «bêtes et méchants», mais grandes gueules toujours!» L'insigne avantage de ce livre illustré est que ces rencontres sont agréablement écrites et mises en scène, contrairement aux trop fréquents livres-entretiens bruts d'enregistreur. Cabu reporter-dessinateur (Vents d'Ouest, 208 p.) réunit ses dessins des années 1980, parus notamment dans Le Canard enchaîné et à la TV pour Michel Polac (après Les Années 70 et l'Intégrale du Grand Duduche chez le même éditeur).

Enfin, le meilleur, certainement, pour la fin: Glénat annonce pour le 5 novembre Reiser à la une, florilège de ses couvertures chocs pour Hara Kiri Hebdo et Charlie Hebdo. Un régal. Plus une exposition sur... Reiser et l'aviation, jusqu'en janvier 2009, dans le lieu le plus improbable qui soit pour celui qui avait été le défenseur de l'environnement et de la mobilité douce: le Musée de l'air et de l'espace du Bourget! Reiser vouait une passion à l'aviation depuis son enfance, ce qui ne l'a pas empêché d'être féroce à son égard...

Hara Kiri 1960-1985. Les belles images, présentées par Cavanna, Delfeil de Ton, Stéphane Mazurier et Michèle Bernier, Hoëbeke, 320 p.