Spectacle

Harpagon, sacré cannibale à Lausanne 

Laurent Poitrenaux compose un «Avare» formidablement détraqué dans un spectacle burlesque et glacé, aux partis pris néanmoins contestables, à voir à Vidy jusqu’au 3 décembre

Molière aurait pouffé. Et Louis XIV aurait eu un hoquet de dégoût. On approche de la fin de L’Avare, sur la scène du Théâtre de Vidy. Harpagon (Laurent Poitrenaux) et son fils Cléante (Tom Politano) en tenue de soirée s’agrippent comme deux catcheurs. Au cœur de la bagarre, la jolie Mariane que Cléante aime et que son père entend épouser. Soudain, la bête – Harpagon donc – mord. Et c’est l’oreille de Cléante qu’il arrache.

Harpagon, ce psychopathe

Harpagon est cannibale. C’est l’intuition du metteur en scène français Ludovic Lagarde. Son héros est un glouton. Ou un vampire. Il suce le sang de ses enfants, prêt à châtrer son fils sur l’autel de son intérêt, à monnayer les appas de sa fille, Elise. La violence couve sous le masque de la farce. L’hypothèse de lecture? Harpagon thésaurise en paranoïaque, il absorbe tout pour oublier qu’il sera un jour absorbé à son tour; il est assiégé et il organise la résistance autour d’une cassette fantôme.

Un hangar comme repaire

Ludovic Lagarde nettoie à sec la comédie. Pas de lavallière ni de frou-frou ici. Harpagon vous reçoit dans un hangar, au milieu de grosses caisses en bois. L’essentiel alors n’est pas dans le décorum, mais dans la langue. Chaque réplique est une force, une étreinte en puissance. Cette attention à la pulsion emporterait l’adhésion si Ludovic Lagarde ne chargeait pas autant sa matière. S’il ne cherchait pas à signer autant son œuvre.

En d’autres termes, il succombe à une forme de complaisance – lui dont on a admiré la patte au service de l’œuvre d’Olivier Cadiot, du Colonel des Zouaves à Un nid pour quoi faire. Il badigeonne ses inventions: trop long, par exemple, cet interlude hallucinogène où glissent les palettes, déjà en partance, histoire de suggérer le néant à venir; trop distendue aussi la scène de la maréchaussée, des policiers margoulins à qui on ne confierait pour rien au monde sa tirelire. Ludovic Lagarde caviarde son Molière, projette sur lui cette étrangeté inquiétante qui est sa signature quand il sert Olivier Cadiot.

Des amoureux godiches

Ce traitement pourrait être fatal à la comédie. Elle résiste pourtant, grâce à l’homogénéité de la distribution et à son excellence. Voyez comment l’entremetteuse Frosine négocie auprès d’Harpagon la main de la jeune Mariane – délicieuse godiche dans l’interprétation de Marion Barché. Haut perchée dans son tailleur, elle chancelle, bientôt pompette – Christèle Tual, formidable quand elle perd le nord. Voyez encore Valère (Alexandre Pallu), l’amant d’Elise, grand nigaud à lunettes, habillé comme un manutentionnaire dans un entrepôt d’Amazon. Il essuie une gifle de cette impatiente d’Elise (Myrtille Bordier), puis répond comme il convient à son assaut.

Un clin d’œil à Louis de Funès

Le burlesque qui prévaut ici est bordé d’effroi. Il oscille entre les Deschiens de la grande époque – les années 1990, sous la direction de Macha Makeïeff et de Jérôme Deschamps – et Le Silence des agneaux, le film de Jonathan Demme avec Anthony Hopkins en psychopathe anthropophage. Car sur la bande d’urgence d’un comique glacé, Laurent Poitrenaux est diabolique. Il règne comme la salamandre sur le feu de sa cupidité. Il se rétracte, se déplie, se faufile, se distord, fait de l’œil, l’air de rien, à la tradition du rôle – un instant, c’est Louis de Funès qui s’invite.

La distinction de ce monstre-là? Il est dangereux, parce que passe-partout. Il s’enracine non dans la comédie, mais dans une terre charbonneuse et archaïque. Tenez, il découvre à l’instant qu’on lui a volé la cassette, celle qu’il avait enterrée dans son jardin. Et il revient de ce trou, noir de boue, macabre et ensauvagé. Dans un instant, il s’anéantira sous vos yeux, surgissant d’un caisson géant, dégoulinant d’or, comme le roi Midas.

Cette apothéose est à l’image du spectacle: Ludovic Lagarde et sa bande vampirisent L’Avare. La gaieté du happy end voulu par Molière est un leurre, soufflent-ils. C’est ce qui s’appelle aussi liquider son sujet.


L’Avare, Lausanne, Théâtre de Vidy, jusqu’au 3 déc. www.vidy.ch

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