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«Harry Crews, l’écrivain des marges»

Chaque semaine, un écrivain d’ici présente l’auteur classique qui l’inspire et le nourrit. Joseph Incardona a choisi Harry Crews

Il y a, pour chacun de nous – je parle ici des lecteurs pour lesquels un roman est lié à une expérience de vie, à une trajectoire qui les traverse –, une sorte d’Olympe où siègent ceux dont l’écriture confine parfois à la grâce. Harry Crews est l’un d’eux.

Né en 1935 à Alma, comté de Bacon en Géorgie (Etats-Unis), une bourgade comptant moins de 4000 habitants. Oui, la grâce naît dans un bled perdu du sud des Etats-Unis. Et je pourrais m’arrêter là, j’aurais dit l’essentiel.

Il y en a d’autres, comme ça, des perles issues de la boue, deux immenses écrivains femmes: Carson McCullers et Flannery O’Connor. Parce que le sud des Etats-Unis, dans une petite ville de moins de 4000 habitants dans les années 1930/40, c’est la pauvreté, l’indigence, le racisme, la violence, l’analphabétisme. C’est devoir plier la vie pour ne pas plier sous elle. C’est, pour le jeune Crews, perdre son père à l’âge de 2 ans; avoir les jambes paralysées de manière inexplicable pendant six mois; c’est tomber dans le chaudron où l’on ébouillante le cochon et attendre de longs mois, nu, sous une moustiquaire, le seul contact d’une bande de gaz rendu insupportable sur la peau brûlée.

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Naître à Alma à cette époque, c’est fouler un sol aride, assister à des vendettas sanglantes, à des pendaisons de Noirs à la branche d’un chêne. Mais, comme le dit l’écrivain James Crumley, c’est aussi un endroit profondément magique où les serpents parlent, où les oiseaux peuvent s’emparer de l’âme d’un petit garçon rien qu’en lui crachant dans la bouche, et où les prédicateurs et les sorcières gardent fantômes et démons à portée de main.

Le sud des Etats-Unis est le territoire des rednecks, cette réputation de bouseux cruels et stupides. Mais, dans cet espace de violence brute, c’est aussi ce qu’on ignore au-delà du cliché: la douceur, la poésie, la délicatesse. Pour comprendre tout ça, pour saisir l’envergure de l’homme qui fait un écrivain, il faut donc commencer par lire Des Mules et des Hommes, là où Harry Crews fait le récit de son enfance.

Harry Crews a traversé l’existence comme si chaque cycle avait ajouté à l’épaisseur humaine du personnage. Au-delà de cette enfance à la fois malmenée et révélatrice d’émerveillement (à ce sujet, pour Flannery O’Connor, ce qui constitue l’essence d’un écrivain sont ses cinq premières années de vie; pour Hemingway, une enfance malheureuse est la pierre essentielle à l’édifice littéraire), Harry Crews sera tabassé et laissé pour mort par un Indien unijambiste (et vu la carrure de Crews, l’Indien devait être sacrément baraqué), passera trois ans en Corée dans le corps des Marines (il s’y engage à 17 ans), fera de la prison, divorcera plusieurs fois, perdra son fils âgé de 5 ans, enseignera la littérature anglaise à l’Université de Floride, parcourra l’Amérique à moto, sera entraîneur de culture physique…

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Paradoxalement, c’est au cours de ses années d’armée qu’il découvrira la littérature. Ce qui le portera à écrire: je suppose que tout écrivain de fiction raconte des histoires parce qu’il aime qu’on lui en raconte.

Harry Crews est l’un des rares écrivains à me surprendre régulièrement au détour d’une phrase: «Quand elle m’a regardé, sa bouche était humide et plus lourde que jamais, ses yeux brillants et noirs comme des olives mouillées.» Ou encore: «Et là, elle a fait un petit truc salé avec sa langue.» Une bouche humide et lourde, des yeux noirs comme des olives mouillées, un petit truc salé avec la langue… Vous comprenez ce que je veux dire, vous voyez tout ce qui est dit avec une économie de moyens? Parce que la grâce et le génie naissent du déséquilibre, de la peur, de la honte, du travail: la beauté apparaissant soudain comme une vision essentielle et nécessaire à l’humanité.

Comme l’écrit Maxime Lachaud, son biographe, on ne peut entrer dans un roman de Crews sans donner un peu de sa personne. On ne peut en sortir indemne.

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Les thèmes d’Harry Crews, de ses romans noirs à l’empreinte gothique, sont ceux des monstres, des freaks, des inadaptés, des fragiles. Car est l’histoire d’un homme qui décide de manger sa voiture; La Malédiction du Gitan raconte la passion amoureuse entre un cul-de-jatte et une femme sublime et fatale; Le Roi du KO, celle d’un boxeur à la mâchoire fragile gagnant sa vie en se mettant tout seul au tapis lors de soirées privées; Le Chanteur de gospel parle d’un jeune homme à la voix si extraordinaire qu’il finira lynché par les habitants de son village; La Foire aux serpents relate l’éclatement social d’une bourgade lors du concours annuel des crotales…

On l’aura compris, Harry Crews est l’écrivain des marges, à l’ouest des âmes perdues, torturées, grotesques. L’écrivain des perdants magnifiques. Car, à l’image de ses personnages sans fard, toujours traités avec tendresse et une distance ironique, avant d’apprendre à écrire, il faut apprendre à vivre.


Joseph Incardona

Ecrivain, scénariste et réalisateur italo-suisse, Joseph Incardona est l’auteur d’une dizaine de romans, de textes pour le théâtre et de scénarios (cinéma et bande dessinée). Les Poings (BSN Press) est son dernier titre paru. Il vit à Genève.


Profil

1969: Naissance à Lausanne et départ pour l’Italie.

1976: Arrivée à Genève.

2002: «Le Cul entre deux chaises» (Pocket).

2008: Naissance de son fils.

2011: «Lonely Betty» (Finitude), Prix du roman noir français.

2015: «Derrière les panneaux il y a des hommes», Grand Prix de littérature policière.

2017: «Chaleur», Prix du polar romand.

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