Quel lien y a-t-il entre un portraitiste et un tueur de la mafia à la retraite? On trouvera la réponse dans Le meurtre du commandeur, nouveau roman fleuve en deux tomes, publié ces jours, et signé par l’auteur de La ballade de l’impossible, Kafka sur le rivage ou 1Q84, Haruki Murakami.

L’écrivain japonais y met en scène un peintre. Un artiste qui sera amené à manier le pinceau mais aussi le couteau. Il est le narrateur du livre et celui qui, à la suite de bien d’autres personnages de Murakami, va faire l’expérience de «ce léger décalage à la jointure des mondes», que le romancier explore dans ses livres.

Révélation, surprise, oubli

Un décalage parfois imperceptible et qui trouble de façon subtile le quotidien du récit; mais qui, parfois aussi, s’élargit en faille, en soupirail, en grotte où l’on peut s’aventurer et passer ainsi, à ses risques et périls, d’un monde à l’autre. Le meurtre du commandeur emprunte à la fois à l’inquiétante étrangeté du quotidien et à l’exploration des univers souterrains, lieux de révélation, de surprise et d’oubli.

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Le héros du roman gagne sa vie comme portraitiste. Il vient de se séparer de sa femme. Sans savoir pourquoi, il est gentiment congédié après six ans de mariage. Le livre s’ouvre sur son errance. Au volant de sa vieille voiture, l’homme parcourt le nord du Japon, de bourgs côtiers en routes de montagne, de petit logis en restoroutes. Il finit cependant par s’établir dans la maison retirée d’un peintre célèbre, Tomohiko Amada, dont le fils, un ami d’études, lui offre la jouissance.

Vinyles

Le vieil homme est hospitalisé, à l’article de la mort. Le jeune peintre s’installe chez lui et va découvrir sa musique – une impressionnante collection de vinyles de musique classique – ainsi que son austère atelier. L’univers de Tomohiko Amada est celui d’un artiste farouche, solitaire, admiré pour ses tableaux nihonga, un style d’inspiration traditionnelle japonaise, développé à l’ère Meiji en réaction notamment à l’art occidental. Un jour, le peintre découvre une toile de Tomohiko Amada, soigneusement emballée et cachée, intitulée Le meurtre du commandeur. Une scène saisissante, peinte à la japonaise, mais dont le sujet est inspiré d’un épisode du Don Giovanni de Mozart: don Juan poignarde un vieil homme dont il a déshonoré la fille, et dont la statue, plus tard, l’entraînera en enfer après qu’il l’a, par défi, invitée à dîner.

La maison du peintre est retirée dans une vallée au creux de montagnes, non loin d’Odawara, à quelque 80 kilomètres de Tokyo. En face, en hauteur, une maison somptueuse intrigue le nouvel arrivant. Il finira par rencontrer son propriétaire, Wataru Menshiki, un riche solitaire, qui lui propose de faire son portrait en échange d’une somme exorbitante. «J’ai un peu l’impression d’être un tueur de la mafia à la retraite. […] Du genre à qui l’on confie la toute dernière cible à abattre», dira le peintre à son agent qui lui met en main ce curieux marché.

Bruit de clochette

Peu à peu, Haruki Murakami pose les pièces d’un étrange puzzle sur fond de symphonies, de quatuors et d’opéras. Bientôt, un bruit de clochette réveillera le peintre au milieu de la nuit; une fosse sera exhumée dans le jardin et Marié (prononcer Malié, précise la traductrice Hélène Morita), une attachante petite fille, deviendra à son tour le sujet d’un portrait. Les souvenirs d’un homme à la Subaru Forester blanche, mais aussi ceux de la femme et de la jeunesse du peintre viendront hanter le récit. Des personnages improbables surgiront du néant. Peu à peu, l’étrangeté gagnera en intensité et le narrateur devra s’avancer avec courage dans un univers de plus en plus opaque en espérant trouver, au terme d’un long parcours, une nouvelle quiétude.

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Le lecteur familier des romans de Murakami reconnaîtra un cheminement qu’il connaît bien. Il y retrouvera les obsessions de l’écrivain, ces motifs qui reviennent de livre en livre ou qu’il décline inlassablement au sein d’un même ouvrage. Les rapports amoureux et sexuels sont centraux ici, et abordés sans détour, au point que la censure chinoise a pu s’émouvoir de certaines scènes. Les motifs récurrents sont là. Comme cette obsession du narrateur pour la poitrine à peine développée de sa petite sœur disparue, qui ressurgit dans ses conversations avec Marié. Rien de sexuel ni de malsain dans ce motif: «Je suis seulement en quête de certaines images intérieures, des scènes particulières, qui ont été perdues et qui ne reviendront plus jamais», dit le narrateur. Murakami, comme à son habitude, tisse, dans Le meurtre du commandeur, un réseau de correspondances et d’échos qui lui sont propres.

Une image ensevelie

Mais la grande affaire de ce roman-là, c’est la création et l’incarnation des histoires, des personnages et des êtres. Le personnage du peintre donne la possibilité à Haruki Murakami d’évoquer le processus créatif. Que se passe-t-il lorsque l’on crée? D’où viennent les idées? Où vont-elles? «Oui, naturellement, c’est vous qui avez peint cette toile. C’est vous qui l’avez créée, par votre propre talent. Mais en même temps, en un sens, vous avez découvert cette peinture. Cette image ensevelie au fond de vous, vous l’avez dégagée, vous l’avez extraite de force, vous l’avez exhumée, pourrait-on dire peut-être. Ne le pensez-vous pas?» l’interroge M. Menshiki en découvrant le portrait qu’a fait de lui le narrateur. Avant d’ajouter: «Dans de nombreux cas, les idées excellentes tirent leur origine de pensées qui surgissent des ténèbres sans même avoir de fondement», c’est «comme un tremblement de terre qui se produit dans les profondeurs de la mer».

Un papillon rare

Haruki Murakami veut aussi capter ce qui se passe dans les moments de pure création: «Sans plan ni objectif, je suivis l’idée, telle qu’elle avait surgi naturellement en moi. Comme un enfant qui court après un papillon rare dans les champs, sans même regarder où il met les pieds.» Et aussi: «Le plus important était de ne pas penser. Je coupais autant que je le pus le circuit de mes pensées, ajoutais sans compter cette couleur dans la composition.»

Il y a dans la création un mystère qui nourrit l’étrangeté d’un livre où les idées surgissent et s’incarnent et finissent par s’installer sur votre canapé – «Une idée apparaît», voilà le titre du premier tome; un livre où des enfants naissent, engendrés par un rêve, à distance, à moins que ce ne soit par la matérialisation d’une métaphore: «La métaphore se déplace», c’est le titre du second tome.

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Haruki Murakami explore aussi dans ce roman les liens entre l’art occidental – la musique classique, le mythe de don Juan, Alice au pays des merveilles, Les démons de Dostoïevski – et une perception japonaise du monde. Il s’empare de ces références pour les transformer, les malaxer à sa manière propre, mêlant ces thèmes d’Occident aux contes traditionnels japonais, les repeuplant de ses propres fantômes nippons, les détournant jusqu’à les rendre méconnaissables. Transversalité des arts, musique, incarnation, rythme et création, art occidental et vision japonaise, autant de sujets que le romancier explore dans ce livre-là. Mais aussi dans De la musique, recueil de conversations avec le chef d’orchestre japonais Seiji Ozawa que Belfond publie en parallèle, où l’écrivain questionne le musicien en amateur; où, hélas à de trop rares moments, il esquisse des liens entre musique et écriture.

Singulière texture

De quelle part du monde réel s’empare un romancier lorsqu’il écrit? Que reste-t-il des personnages de fiction une fois que le livre est refermé? Ce qu’on a lu ou écrit dans un roman peut-il avoir un effet sur nos vies? Autant de questions que soulève, en suivant le rythme captivant de la fable, Le meurtre du commandeur.

De quelle singulière étoffe sont faits les romans? On pourrait répondre avec le peintre de Murakami, lorsqu’il se retrouve aux prises avec des phénomènes inexpliqués: «Ce n’était peut-être pas de la réalité, mais ce n’était pas un rêve non plus. […] C’était quelque chose d’une texture tout autre que celle du rêve.»


Haruki Murakami
Le meurtre du commandeur.
Tome 1: Une idée apparaît; tome 2: La métaphore se déplace
Traduit du japonais par Hélène Morita avec la collaboration de Tomoko Oono
Belfond, 456 et 476 p.

Haruki Murakami et Seiji Ozawa
De la musique. Conversations
Traduit du japonais par Renaud Temperini
Belfond, 300 p.