Genre: Blu-ray
Qui ? Steven Spielberg (1975)
Titre: Les Dents de la mer

Jaws

Chez qui ? Universal

 

De prime abord, Steven Spielberg était plutôt réticent face à l’arrivée du Blu-ray. Il s’y est rallié, et voici que sort son premier triomphe. La collection Indiana Jones suivra le 19 septembre, puis E. T. fin octobre. Sans conteste, la galette en haute définition a permis l’élaboration d’une édition définitive – même si Universal ne manquera sans doute pas de chercher à faire marcher le tiroir-caisse une fois encore, dans trois ans, pour le quantième anniversaire.

 

Ainsi, Les Dents de la mer apparaît dans une propreté impeccable et une bande-son remarquable. Le copieux travail de restauration est détaillé dans un bonus. Les amateurs de version française auront en outre le choix entre deux doublages, celui d’origine et un plus récent. Surtout, le disque offre l’intégralité (deux heures) du documentaire tourné en 2000 par le spécialiste Laurent Bouzereau, ainsi qu’un nouveau film, censé étudier l’héritage de Jaws, mais qui l’esquisse sans jamais évoquer les suites – pas si mauvaises, pourtant –, et souvent en redondance avec les passionnantes interviews de Laurent Bouzereau.

On redécouvre ainsi la gestation du premier blockbuster d’été, que le coproducteur David Brown qualifiait de «gros film indépendant travesti en grosse production de studio». Une description un peu abusive: Les Dents de la mer relevait quand même bien du film de studio. Ce sont les producteurs, David Brown et Richard D. Zanuck, qui s’étaient rués sur les droits du livre de Peter Benchley, flairant la bonne affaire. Avant même que le projet soit confié à Steven Spielberg, les intentions étaient claires, que résume le coscénariste et acteur Carl Gottlieb: «Nous voulions faire dans l’eau un équivalent de la scène de la douche dans Psychose… Ce qui ferait qu’une génération entière n’irait plus se baigner.» C’est exactement ce qui s’est passé.

Bien sûr, le cinéaste ne manque pas de détails concernant le caractère infernal du tournage, sept mois de doutes et de frustrations – presque une condition pour un film qui veut entrer dans la mythologie du cinéma. Dans l’un ou l’autre des suppléments, il faut entendre l’acteur Richard Dreyfuss, qui incarnait le scientifique, imitant la voix crachoteuse sortie du talkie-walkie, chaque jour de tournage, répétant sans cesse: «Le requin ne fonctionne pas… Je répète, le requin ne fonctionne pas.»

Les anecdotes fusent, mais le plus important demeure la manière dont les producteurs, ainsi qu’Universal, ont utilisé ce film sauvé du désastre. Fin juin 1975, Jaws sort avec 400 copies sur le territoire américain; c’est déjà un record, et le nombre montera à 500. Si le requin apparaît finalement peu dans le film – et pour cause! –, il a de toute évidence occupé l’espace public américain, et au-delà, d’une manière spectaculaire durant cet été-là.

Et face à un public conquis, qui allait même voir le film plusieurs fois d’affilée, les comptables ne perdaient pas le nord. Ils mettaient au point un impressionnant marché de produits dérivés, des classiques t-shirts aux produits pour le barbecue en passant par… les lunettes de toilettes. Ce succès délirant donnera un pouvoir considérable à Steven Spielberg. Avec d’autres, il marquera l’avènement de ce que les historiens Peter Biskind et Alexandra Peyre ont qualifié de «nouvel Hollywood». Dans le cas précis des Dents de la mer, le réalisateur se battait toutefois davantage contre les éléments, et les mécanismes de son monstre de caoutchouc, que contre l’establishment.

Pourtant, c’est bien ce requin refusant de fonctionner qui a permis au cinéaste de devenir lui-même l’establishment. Il y avait comme une logique du destin à réduire la présence du squale, pour mieux apeurer les amateurs et toucher un maximum de curieux. Dans une interview, Steven Spielberg glisse d’ailleurs: «Si j’avais fait Jaws avec des effets numériques, j’aurais montré beaucoup plus le requin. Et j’aurais gâché le film…»