Montreux Jazz Festival

La haute école de Boris Vian

Le HEMU Jazz Orchestra crée samedi, dans le cadre de la série «Out of the Box» de la manifestation lémanique, un spectacle autour des chansons de l’écrivain et musicien. Reportage lors d’une répétition

On les regarde discuter abondamment d’un accord diminué, d’une levée qu’on écourte et d’un swing qui ne vient pas. Et on pense forcément à cette phrase de Boris Vian: «Il y a deux façons d’enculer les mouches. Avec ou sans leur consentement.» Journée studieuse dans les locaux de l’HEMU de Lausanne, haute école où l’on travaille à l’étage sur un projet de création pour le Montreux Jazz Festival. Une petite équipe concernée d’étudiants et de professeurs. Les souffleurs en short, désinvoltes lorsqu’ils ne soufflent pas. Et le chanteur, Emile Schaffner, un blond de 24 ans qui articule avec tant de maturité qu’on le prend tour à tour pour un déserteur, un snob, la victime d’un dentiste et pour un vendeur de canons.

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Ce n’est pas la meilleure chose qu’il ait écrite mais les amateurs de jazz, de peur qu’on leur reproche leur passion, citent à tout bout de champ cette autre phrase de Boris Vian: «Sans le jazz, la vie serait une erreur.» C’est vrai que Boris faisait partie de la clique, le Saint-Germain des Noirs et des Blancs, des caveaux, le Hot Club, la trompinette, les collections de 78 tours et la bataille terrible des critiques français qui décidaient si oui ou non le be-bop, encore, restait du jazz; Vian aimait tant Duke Ellington qu’il aurait pour lui laissé évaporer l’écume des jours. Ses chansons sont donc autant des espaces de liberté poétique et d’engagement distancié que des plaidoyers mélodiques pour un monde plus bleu.

Auteur burlesque et indigné

Selon Francis Coletta, professeur à l’HEMU et extraordinaire guitariste, «Vian a vécu une époque formidable, il était entouré d’auteurs de chansons phénoménaux, Cosma, Prévert, il croisait Juliette Gréco, j’aime l’idée que l’on fasse découvrir cette époque à nos étudiants.» Dans des arrangements sculptés au ciseau fin par Philip Henzi mais aussi par deux étudiants en Master de composition, le petit ensemble acoustique, sans batterie, n’appuie pas ses prouesses techniques, joue le frottement des timbres, l’élégant vibraphone de Thomas Dobler, la contrebasse en chair de poule de Manu Hagmann, face aux barytons d’Arthur Donnot. D’une parfaite lisibilité pour des textes qui ne paraissent pas, de très loin, obsolètes.

Qui aujourd’hui écrit des chansons dont le protagoniste tient le rôle d’un marchand de canon, qui écrit des textes où il s’agit de dire «non» à la guerre sans donner l’impression de défoncer à la voiture-bélier des portes déjà béantes? Dans le choix des chansons, «Je bois», «Le blouse du dentiste», «Le petit commerce», il y a l’éventail immense d’un auteur burlesque mais indigné, comique et acide. «J’avais entendu parler de Vian au gymnase, explique le chanteur. Il a touché à des sujets profonds, la question du genre notamment, avec légèreté et profondeur. Il regardait le monde avec un sourire parfois narquois, c’est cela que j’essaie de rendre.»

Outre la très belle trompette de Shems Bendali, l’alto de Micaël Vuataz, deux étudiants qui donnent beaucoup à cette aventure d’un soir, la voix d’Emile Schaffner est la vraie révélation de cette création. Elève de Susanne Abbuehl qui a dû lui apprendre le souffle long, l’absence de vibrato et l’expression avant tout, il rend la complexité savante des textes avec une douceur d’enfant tragique. Il joue les salauds et les divas, dans le même geste funambule. Il a compris très jeune qu’un bon chanteur est d’abord un bon lecteur. Et «V comme Vian», déjà, lui doit cela.


«V comme Vian», par l’HEMU Jazz Orchestra. Samedi 1er juillet à 21h, Hôtel des Trois Couronnes, Vevey, dans le cadre de la nouvelle série «Out of the Box» du Montreux Jazz Festival.

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