Après les dernières mesures anti-coronavirus de ces derniers jours, l’enseignement en général, mais aussi particulièrement celui de la musique classique, subit un choc inédit. Philippe Dinkel, directeur de la HEM de Genève, est, comme ses collègues de la HES-SO, confronté à des réflexions et des décisions inédites.

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Le Temps: Comment vont se passer les choses dans les prochains jours et sur la période scolaire à venir?

Philippe Dinkel: «Toutes les écoles sont mises en pause, tout est suspendu. Pendant une semaine, il n’y aura pas d’enseignement, ni présentiel ni à distance. Nous prendrons le temps de réfléchir aux modalités à inventer. Cela concerne la musique enseignée à distance, mais aussi toutes les conséquences sur la gestion académique des écoles, y compris pour les actions de fin d’année comme les examens, auditions ou admissions.»

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Quelles actions cela représente-t-il?

Cette semaine de travail pour l’administration et les cadres doit permettre de s’accorder sur les moyens technologiques et de réfléchir à quelque chose qui n’est jamais arrivé. II va falloir être très inventif. C’est très étrange pour les arts de la scène de travailler sans possibilité d’échange physique.

Il y a pourtant des solutions de streaming ou de travail en Face Time?

Nous ne démarrons pas complètement dans le domaine de l’enseignement à distance. Nous venons de nous doter de logiciels très performants en termes de latence ou de bande passante. Et nous l’avons expérimenté à plusieurs reprises avec le Danemark ou les Etats-Unis. Mais entre une forme d’adjuvant ou d’auxiliaire plus ou moins facultatif, et le fait de devoir s’appuyer exclusivement sur ce genre de pratiques, il y a un seuil qu’il va falloir franchir pendant quelque temps, pour observer ce que la technologie peut nous offrir. Je suis curieux de le découvrir. Si c’est la pierre philosophale, tant mieux. Mais cela reste à prouver.

La musique se prête-t-elle à ce genre d’enseignement, sans contact corporel pour travailler les positions ou l’orfèvrerie sonore?

Nous nous trouvons face à une réflexion presque philosophique, car la musique fait en effet partie des arts de la présence. Tout ce qui est sur écran est irréel. Et dans le domaine de la pédagogie, même s’il y a énormément d’outils intéressants, particulièrement pour les branches théoriques et le domaine de la recherche, en ce qui concerne la finesse instrumentale ou vocale, on travaille avec le corps.

Je ne vois pas comment on peut enseigner la rythmique dalcrozienne à distance. Ce n’est pas une pratique qui peut se remplacer par des hologrammes. Et le son se diffuse dans un espace concret. N’importe quel musicien professionnel sait qu’il ne réagit pas de la même manière dans une salle dont l’acoustique est particulière. Cela fait justement partie de l’entraînement.

En un mot comme en 100, plus vite ce cauchemar sera derrière nous, mieux nous nous porterons. Il faut juste donner comme message à nos étudiants et nos professeurs que nous faisons tout ce nous pouvons pour les aider, dans une période qu’on espère aussi transitoire et brève que possible.

Dans les faits, que ferez-vous?

Les concerts sont supprimés, les diplômes de soliste avec orchestre, et les examens publics aussi. Comment va-t-on faire? Garder les mêmes agendas? Opérer à huis clos? Enregistrer? Streamer? C’est une possibilité puisque nous disposons des technologies. Mais cela se passe comme dans un stade de foot. Les joueurs ne se donnent pas de la même façon s’ils sont seuls ou s’il y a des supporters, de la famille, des amis. Nous devons réévaluer la situation au jour le jour.

Pour l’entraînement en situation orchestrale, cela ne va pas être simple on plus... 

Les stages pratiques à l’OSR ou dans les écoles de musiques sont aussi suspendus, ce qui  a des conséquences à tous les niveaux académiques et de formation. Dieu merci il y a très peu d’étudiants en situation d’échange Erasmus, qui est aussi complètement gelée. 

Comment cela se passera-t-il pour les élèves, dont beaucoup sont étrangers?

Pas mal d’étudiants chinois ont été rappelés chez eux parce que la Chine pense que désormais la Suisse est moins sûre. Et certains rentrent dans leur famille parce qu’ils sont inquiets. Sans parler d’enseignants italiens qui ne peuvent pas voyager depuis une semaine et pour lesquels il faut trouver des solutions afin qu’ils puissent rester en contact avec leurs élèves et avec l’école.

Y a-t-il des élèves ou des professeurs contaminés?

Pour l’heure, nous n’avons pas de cas déclarés à l’intérieur de l’école. Par contre, des étudiants nous ont signalé avoir été en contact avec des personnes contaminées, et ils se sont mis eux-mêmes naturellement en quarantaine par précaution. Je les ai félicités pour cette attitude responsable de civisme. Mais pour l’avenir, il semble statistiquement inévitable que des cas apparaissent. On croise les doigts.