Genre: roman
Qui ? Euclides da Cunha
Titre: Hautes Terres
La Guerre de Canudos
Chez qui ? Traduit du portugais et préfacé par Jorge Coli et Antoine Seel

Chez qui ? Métailié, 634 p.

U ne Iliade brésilienne, un traité de géographie et d’anthropologie, un reportage de guerre, un livre d’histoire: Hautes Terres est tout cela. Ce livre paru en 1902 est aussi un grand texte littéraire, lyrique et puissant. Cendrars aurait voulu le traduire. Mario Vargas Llosa s’en est largement inspiré pour écrire La Guerre de la fin du monde . Les Editions Métailié en ont proposé une traduction en 1993, régulièrement rééditée. Elle reparaît, presque vingt ans plus tard, en grand format, avec un appareil critique, des gravures, et surtout une préface et une notice sur Euclides da Cunha, toutes deux indispensables pour comprendre les enjeux de ce gros livre paradoxal et passionnant. Ces hautes terres, ce sont Os Sertões de la version originale, le sertão – la terre semi-aride du Nordeste – mis au pluriel. La guerre de Canudos, l’auteur l’a couverte en tant que journaliste, entre le 7 août et le 1er octobre 1897, pendant les dernières semaines de la révolte paysanne écrasée par l’armée. A son retour, il s’est retiré pour écrire cette somme lyrique et documentée qui a rencontré un immense succès, jusqu’à devenir «un mythe fondateur de la nation brésilienne».

Cette fin de XIXe siècle est un tournant pour le Brésil. En 1888, l’esclavage a été aboli. En 1889, l’empereur abdique, la République est proclamée; entre 1892 et 1895, le nouvel Etat fédéral a déjà affronté une guerre de sécession au sud. Quand la révolte éclate dans l’Etat de Bahia, au nord, Euclides da Cunha a trente ans. Il a fait des études scientifiques et entamé une carrière militaire, interrompue par un scandale. C’est un républicain convaincu, il croit à l’Ordre et au Progrès – qui sont la devise du nouvel Etat – et à la mission civilisatrice des élites, sur un modèle européen. Dans un premier temps, le soulèvement de ­Canudos lui paraît, comme à beaucoup de républicains, un mouvement réactionnaire, monarchiste, comparable à l’insurrection des paysans de Vendée. Ce qu’il verra sur le terrain bouleversera son point de vue.

Canudos n’est qu’un village reculé, abandonné, qui devient la citadelle où se réfugient des milliers de paysans misérables, d’esclaves affranchis, de brigands aussi, attirés par le discours millénariste d’un illuminé, Antônio Conselheiro, le Conseiller, un ascète charismatique qui annonce la fin du monde. Les notions de république et de monarchie sont opaques pour les insurgés, ils se révoltent contre des nouveautés incompréhensibles: l’impôt, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, de nouvelles règles issues de l’Etat central. Euclides da Cunha y voit une résurgence du passé. La violence de la répression, l’énormité des moyens engagés par l’armée lui inspirent du dégoût. Il ne peut se défendre d’une certaine admiration pour l’intelligence des insurgés, leur connaissance du milieu, leur courage et leur sens de l’honneur. Il est presque séduit par le Conseiller, sa fidélité à ses idéaux, sa rigueur, même si le fanatisme du prophète a tout pour lui déplaire.

Hautes Terres est structuré en trois parties: «La Terre», «L’Homme» et «La Lutte», chacune découlant de l’autre, car l’homme est le fruit de son milieu. L’ouverture de ce grand opéra tragique est déconcertante, mais un lyrisme si fort se dégage de ce tableau géologique qu’on traverse l’aridité du sertão sans ennui. Puis vient l’Homme: le vacher, le sertanejo, sa poésie orale, ses croyances archaïques, sa capacité à survivre. Euclides da Cunha a beaucoup étudié un sociologue allemand, Ludwig Gumplowicz, qui voit dans la lutte des races le moteur de l’histoire. A sa suite, il développe tout un discours sur les méfaits du métissage et la hiérarchie des races qui fait frémir aujourd’hui. Il décèle toutefois dans le sertanejo, pourtant fruit de toutes sortes de mélanges – Indiens, Noirs, Portugais –, un type authentique, qui s’est développé à l’écart et a acquis une force spécifique. Là-dessus, il n’est pas à une incohérence près.

La Lutte, enfin: cette partie, la plus longue, est saisissante. Le reporter y relate ce qu’il a vu lui-même et ce qu’on lui a raconté de cette guerre absurde. Les forces armées ont commencé par essuyer des revers inattendus, soldats et officiers ont été humiliés; les insurgés ont su tirer parti de leur connaissance du terrain. Il y a eu des morts de part et d’autre. Le gouvernement a augmenté les effectifs, acheminé des canons, tiré des shrapnels sur cette masse misérable. A la fin, c’est maison par maison que l’armée a dû conquérir Canudos, tuant même femmes et enfants. Le 22 septembre 1897, le Conseiller meurt; quelques jours plus tard, après un siège de trois mois, la forteresse, qui comptait à la fin plus de cinq mille maisons, tombe. Il ne reste plus qu’un vieillard, deux adultes et un enfant, face à six mille soldats. A son retour, Euclides da Cunha tient à témoigner du tragique enchaînement d’erreurs qui transforme une mission civilisatrice en massacre. Il en fait une œuvre d’une force qui emporte encore aujourd’hui. Par la suite, il participera encore à des missions scientifiques en Amazonie, avant que sa vie, digne des feuilletons les plus agités, s’achève sous les coups de feu de l’amant de sa femme. Il avait quarante-trois ans. Aujourd’hui, on étudie encore Os Sertões dans les lycées du Brésil; sa langue a influencé beaucoup d’écrivains, dont João Guimarães Rosa qui, avec Diadorim, a donné au pays son Odyssée.

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Guerre de Canudos