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A Athènes, les experts étaient des esclaves

Le soleil darde ses rayons sur l’Acropole, Athènes s’enfonce dans une douce torpeur estivale. Les fonctionnaires s’activent, La journée sera longue. Voici Euclès qui arpente d’un pas vif les rues, l’air grave. De lourds travaux de comptabilité l’attendent. A son tour Nicomachos prend le chemin de son bureau. Sa mission est importante, et colossale: il va devoir viser une foule de projets de loi que les magistrats devront valider. D’autres de ses collègues se chargeront de leur mise en œuvre, dans les obscures officines de l’administration athénienne.

Propriété de la Cité

Scènes de vie dans une Grèce en quête de rédemption, prise par un soudain activisme législatif? Point du tout. Nous sommes certes à Athènes, mais au Ve ou au IVe siècle avant notre ère. Et ces personnages affairés sont des esclaves: des esclaves publics.

C’est cette étonnante catégorie professionnelle que nous fait découvrir l’étude subtile de Paulin Ismard. Sous le lustre flamboyant de la démocratie athénienne, la continuité de l’activité «étatique» ne peut être assurée par des magistrats tirés au sort pour une courte durée et, souvent, peu au fait de tâches dont ils ne maîtrisent pas la dimension technique. L’Assemblée des 500, la Boulé, joue un rôle central dans la démocratie grecque, mais le travail quotidien qui en garantit la pérennité lui échappe.

Archiviste, comptable, vérificateur des monnaies, gestionnaire de temples, juriste, les métiers qu’effectuent ces esclaves, propriété de la Cité, sont innombrables et cruciaux pour le bon fonctionnement de la vie publique. Les savoirs que possèdent ces personnes ne peuvent être galvaudés dans un système politique qui réserve les droits politiques aux citoyens dûment certifiés.

Car la Grèce classique ne pense la vie démocratique que dans leur égalité. Les magistrats sont investis de la charge suprême mais ils ne peuvent se prévaloir d’une spécialisation particulière. Des exceptions existent sans doute, comme les stratèges militaires, mais dans un cadre rigoureux. Une entité politique ne peut toutefois survivre sans un appareil bureaucratique doté de compétences pointues.

Dégagés de la gestion, les magistrats s’adonneront ainsi à la conduite des affaires publiques dans une vision de la réalité en rien rétrécie par une expertise asphyxiante… ou menaçante: l’esclave, rendu invisible par son statut, est condamné à rester à sa place. Le modèle grec a fait école: longtemps un fonctionnaire ne pouvait prétendre à un poste politique, mais la règle s’est assouplie depuis…