C’est l’histoire d’une cuillère à soupe à qui on invente une folle destinée. Un couvert tout simple, tout argenté que les étudiants en master Espace et Communication de la Haute Ecole d’art et de design de Genève imaginent devenir l’objet d’un culte sacré, servir à des transports érotiques, mais aussi expliquer le principe de l’inégalité entre les classes. L’exposition organisée par la HEAD pendant le Salon du meuble de Milan s’intitule logiquement Congress of Spoons. «Il s’agissait de montrer la pluridisciplinarité de cette formation dont le champ de recherche est celui de l’exposition au sens large, qui va de la mise en scène à la diffusion, en passant par le graphisme, le son et l’utilisation des nouvelles technologies», explique Arno Mathies, coresponsable du département avec Rosario Hurtado.

Cette idée de rendre ainsi hommage à la cuillère est venue à Eleonora Pizzini, étudiante en master qui a emmené ses camarades, mais aussi d’anciens diplômés, dans cette saga drôle et décalée. Pourquoi la cuillère? «Parce qu’avec le bol, c’est sans doute le plus ancien ustensile utilisé par l’homme», reprend Arno Mathies. Et puis sans doute aussi parce que d’un point de vue formel, la cuillère, avec son petit air humanoïde, se prête plus volontiers à la fantaisie qu’une fourchette ou un couteau.

«Cette exposition est tout à fait emblématique de ce que l’on transmet à l’école. Ici, il s’agit de prendre un prétexte pour aller vers la science avec cette cuillère en gallium, métal rare qui fond à 28 degrés, vers l’architecture avec cette cuillère qui devient monument, vers l’inattendu mais aussi vers l’humour surréaliste avec cet hôtel de luxe pour cuillère. Mais toujours avec un niveau d’exigence extrême aussi bien dans la conception que dans la réalisation des vitrines présentées ici», explique Jean-Pierre Greff, directeur de la HEAD en montrant le Spoon Palace, maison de poupée pour couverts où les couples dorment en cuillère, forcément.

Sac cerf-volant

A Milan, la haute école genevoise monte une seconde exposition, A Story in a Single Frame, avec ses bachelors en deuxième année d’architecture d’intérieur, et la collaboration du studio de JoAnn Tan, géniale designeuse italienne de vitrines. «J’avais aussi envie de présenter un travail plus classique de mise en scène», reprend Jean-Pierre Greff. Cette fois ce sont plusieurs étudiants qui ont travaillé pour quatre alumni de la HEAD désormais bien lancés sur le marché des accessoires.

Pour Eva Bernardo et Julie Suner, les sacs du label WoRN deviennent des cerfs-volants ou l’aliment d’un bento japonais. Tandis que Kanya-on Khurewathanakul et Roméo Drege jouent sur l’aspect cosmique des céramiques de Laurin Schaub. «Exposer un objet, c’est un langage. Nous voulons ainsi montrer que le design d’une vitrine est un format qui produit aussi du sens et qui peut enclencher des systèmes de narration passionnants, comme ceux que nous venons de réaliser à Genève pour la boutique de la marque Montblanc.»

A l’heure du story-telling, la vitrine devient ce petit théâtre éphémère de l’imaginaire à fort potentiel professionnel. Jean-Pierre Greff le confirme: «C’est un axe que l’école développe très fortement en ce moment.»


Congress of Spoons, jusqu’au 14 avril, Via Goito 18 et A Story in a Single Frame, Via Paisiello 18, www.head-geneve.ch.