Au centre de la salle, une structure en échafaudage plante le décor. Signée par le collectif d’architectes d’intérieur Galta, cette scénographie souligne parfaitement l’esprit expérimental de l’annuel défilé de la HEAD – Genève, qui s’est tenu vendredi soir sur le campus de l’école. Suivant avec avidité l’enchaînement des passages et les enjambées rapides et solennelles des mannequins, les yeux du public apprécient les jeux de volumes, de couleurs et de matières des collections bachelor et master des étudiants en design mode et bijou.

Le spectacle est d’autant plus éblouissant qu’il subsiste encore, à cet instant précis, une part de mystère: la veille, un jury international a disséqué la genèse de chaque collection, en interrogeant chaque candidat. Les 13 expert·e·s ont investigué chaque langage vestimentaire, évalué son impact esthétique et son degré de technicité, sans oublier de demander à ces jeunes diplômé·e·s d’exposer leurs inspirations.

Souvenirs d’enfance et arrosage technique

Nombre d’entre iels puisent dans des souvenirs d’enfance, en évoquant un membre charismatique de leur famille. Par exemple, la collection Heure bleue de Tess Deprez s’inspire d’une photo de sa grand-mère au Concours d’élégance automobile de Monaco, en 1950, pour parler du glamour monégasque. En mêlant traditions princières, sportives et même architecturales, Tess Deprez a élaboré des looks aussi poétiques qu’agréables à porter, en dégradés de bleu. Pour Morris Manser, ce sont les symboles de l’Appenzell, berceau de sa famille, qu’il vient disséquer et revisiter avec sensibilité pour évoquer l’idéal d’une vie plus lente et plus consciente, inspiré par cette région rurale de l’est de la Suisse.

D’autres laissent simplement la matière parler, raconter sa propre histoire. C’est le cas de Lora Sonney, lauréate du prix Firmenich, doté d’une enveloppe de 10 000 francs pour la collection master la plus remarquable. Il aura fallu deux ans à la jeune designer pour mettre au point sa matière signature issue de tuyaux d’arrosage défectueux. Elle en a tiré toute une gamme d’accessoires, chapeaux, sacs et ceintures, dont les finitions se rapprochent d’un rendu de maroquinerie.

«Souvent bicolores, les tuyaux d’arrosage sont chauffés avec une presse et, selon l’orientation, cela peut naturellement produire des rayures ou un effet léopard, détaille Lora Sonney. À partir de ces motifs, j’ai également imprimé des robes en soie. On retrouve aussi des ensembles inspirés par des habits utilitaires masculins.»

Le résultat? Un vestiaire outdoor chic, confortable et protecteur. La jeune Jurassienne a en effet utilisé une autre trouvaille technique: imperméabiliser de la laine côtelée en faisant fondre une fine couche de mousse plastique. Une fois solidifié, cet enrobage confère un aspect plus brillant, créant des contrastes subtils avec les parties de laine qui n’ont pas été rendues «waterproof».

Une mode plus humaine

La conception de nouvelles matières fait aussi partie intégrante de la démarche consciencieuse de Sophie Fellay, qui s’intéresse en particulier à l’origine des textiles. Engagée depuis plusieurs années en faveur d’une mode plus éthique, collective et profondément humaine, la créatrice a travaillé sur plusieurs développements textiles en partenariat avec des entreprises suisses. Elle a notamment collaboré avec les compagnies Novastepp AG et Jakob Härdi pour réaliser industriellement un textile matelassé ultraléger, mais elle a aussi créé de façon artisanale des pachtworks de tissus agglomérés, en réutilisant par exemple des linges de bain.

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Il lui aura fallu une bonne dose d’huile de coude pour se lancer dans le feutrage à la main de laine collectée auprès d’éleveurs suisses. «Je suis partie d’un mix de grosses pelotes cotonneuses en séparant les mèches pour le tramage. Après avoir appliqué du savon et de l’eau très chaude, il faut rouler comme on fait avec un sushi, relate-t-elle non sans ironie. Vient ensuite la phase de friction, la plus fatigante. Le tissu aggloméré qui en découle est un matériau bien résistant, possédant également de bonnes propriétés isolantes.»

Ses dix silhouettes ont conquis La Redoute, qui lui a décerné son prix. Les créations de Sophie Fellay vont ainsi être déclinées sous la forme d’une collection capsule commercialisée sur la plateforme de vente à distance. Au moment de la remise, Sylvette Boutin-Lepers, responsable des partenariats Créateurs & Image de La Redoute, a salué l’excellent travail de la designer et rappelé à quel point il est complexe d’atteindre une telle simplicité.

Effectivement, le vestiaire élaboré par Sophie Fellay est composé par des «ensembles» qui s’accordent avec un accessoire et une paire de chaussures. Tenues versatiles, pour homme ou femme, ils se portent à l’intérieur comme à l’extérieur, combinant différentes saisons. Les volumes sont doux, les étoffes blanches délicatement rayées, le tissu matelassé évoque l’aisance extrême. La série de looks dégage une aura à la fois solaire et zen, comme pour évoquer un retour à l’essentiel qui rimerait avec nonchalance.

Superhéroïnes

A rebours de cette sobriété, la collection de Tennessy Thoreson rafle deux récompenses: le prix HEAD x Eyes on Talents, donnant droit à un accompagnement créatif par un groupe de talents internationaux, et le prix Bachelor Bongénie, doté d’une enveloppe de 5000 francs. Le jury a salué la maîtrise de la coupe du créateur, ainsi que son esthétique traduisant le plaisir et la joie de s’habiller.

Ces looks, si marquants et spectaculaires, s’inspirent de figures féminines très fortes. «J’ai grandi à la campagne, en France. Depuis tout petit, je suis bercé par l’univers Marvel. Entre jeux vidéo, culture pop et mangas japonais, j’idéalisais ces femmes à qui j’aspirais de ressembler. Au fond, quel enfant n’a jamais rêvé d’avoir des superpouvoirs? s’exclame Tennessy encore ému par la cérémonie. J’ai voulu transposer cette force, cette invulnérabilité. Comme un maelström, le travail de la ligne parcourt le corps, le traverse, et représente cette puissance intérieure. Dans la majorité de mes looks, il y a cette ligne de couleur qui tourne autour du corps et vient souligner cette vitesse.»

Cette ligne, on la retrouve dessinée par des plumes d’autruche vertes autour d’une combinaison moulante noire, ou par la fausse fourrure rose sur un complet veste-pantalon en laine verte à carreaux. «Dans mes modèles, rien n’est jamais droit, anguleux ou géométrique, ce qui se traduit par un enfer dans le patronage. Parfois, je me dis même que je me complique trop la tâche, mais c’est plus fort que moi: je n’aime pas quand le patron est simple.»

Le jeune designer veut continuer à travailler afin de casser la frontière entre costume et mode. Il vient tout juste d’entamer un stage à Paris, chez le couturier Victor Weinsanto, disciple de Jean Paul Gaultier. Comme lui, il s’inspire du flamboyant univers drag-queen, célébrant la féminité à son comble.

Ainsi, cette sensualité paroxystique et follement radieuse, doublement primée lors du défilé, semble dévoiler notre envie d’audace, d’exubérance et de liberté d’expression. Si la communauté drag n’est qu’une face, probablement la plus festive, du mouvement queer, elle demeure une extravagance militante, qui nous fait rêver une société joyeuse et libérée de l’obsession du genre.

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