Heidegger et ses errances philosophiques

Comment l’un des plus grands penseurs du XXe siècle a-t-il pu adhérer au parti nazi? Dans un livre très attendu, Peter Trawny montre comment Martin Heidegger intègre les Juifs dans un grand récit de l’histoire conforme aux préjugés de son temps

Genre: Essai
Qui ? Peter Trawny
Titre: Heidegger et l’antisémitisme. Sur les «Cahiers noirs»
Traduit de l’allemand par Julia Christ et Jean-Claude Monod
Chez qui ? Seuil, 165 p.

Le cas Heidegger se résume à une interrogation que le chercheur Peter Trawny énonce dans les termes de ce qui est devenu, depuis la Deuxième Guerre mondiale, un lieu commun: «Comment est-il possible qu’un des plus grands philosophes du XXe siècle ait été non seulement favorable au national-socialisme, mais également à l’antisémitisme?» Et de continuer: «Il ne sera pas facile de répondre à cette question. Celle-ci constitue un stigmate pour la pensée de Heidegger et, pour nous, une énigme.»

Et il est vrai qu’avec Heidegger, rien n’est facile. Si aujourd’hui, l’affaire Heidegger rebondit – plus de 25 ans après que Victor Farias eut dévoilé le passé nazi de l’auteur d’Etre et Temps –, c’est qu’ont récemment paru en Allemagne (pas encore en France) ses Cahiers noirs , une série de 34 cahiers où Heidegger consigna soigneusement ses pensées entre 1930 et 1970, et dont il ne souhaitait de publication que posthume. Et c’est précisément l’éditeur de ces Cahiers en Allemagne, Peter Trawny, par ailleurs directeur de l’Institut Martin Heidegger à Wuppertal, qui publie aujourd’hui un essai intitulé Heidegger et l’antisémitisme .

Essai censé être novateur, donc, puisque entièrement basé sur sa lecture de ce corpus de textes restés inédits à ce jour. Rappelons les faits connus et avérés: dès 1933, Heidegger prit sa carte du Parti national-socialiste, et paya ses cotisations jusqu’en 1945; et du printemps 1933 au printemps 1934, il fut recteur de l’Université de Fribourg-en-Brisgau. Suite à la dénazification en 1945, il resta interdit d’enseignement jusqu’en 1951. En 1916 déjà, il dénonça «l’enjuivement des universités allemandes». Parallèlement à cela, on sait que Heidegger «eut des rapports cordiaux et aimables, voire intimes avec des Juifs» – en premier lieu avec son maître Husserl, auquel il dédia chaleureusement Etre et Temps (1927), avant de s’en éloigner, et bien sûr avec sa maîtresse des années 20 Hannah Arendt, qu’il revit en 1950, ainsi qu’avec le poète Paul Celan. Certes, tempère l’auteur, ce sont là ce que les recherches sur l’antisémitisme appellent «des Juifs d’exception», ce qui permet à la fois d’avoir un commerce attentif avec ces derniers et de tenir par ailleurs des positions antisémites.

Mais tout ceci est inessentiel par rapport à l’éclairage principal qu’apporte le livre de Trawny. Car ce dernier est convaincu que Heidegger ne fut pas, à titre personnel, un antisémite, et d’autre part que son antisémitisme ne se confondait en rien avec l’antisémitisme primaire des nazis. Son antisémitisme est spécifique, et il se loge ailleurs: dans les hauteurs de l’histoire de l’être. Il s’agit d’un antisémitisme qu’il qualifie pour l’occasion d’«onto-historique», c’est-à-dire qui s’adosse au grand récit de l’histoire de l’Occident dans son rapport à l’être.

Dès les années 30 en effet, Heidegger entreprit de rattacher sa propre pensée au cours entier de l’histoire européenne et du destin de l’Occident en général. Il construisit ainsi une grande narration, avec un début, qu’il situe à l’époque présocratique (Anaximandre, Héraclite, Parménide), et une fin – l’époque contemporaine. Le début grec est caractérisé par une attitude où il est possible de faire l’expérience de la «vérité de l’être», c’est-à-dire où l’être, ce que les choses sont vraiment, peut s’entendre dans la vérité de ce qu’il est. La fin, aujourd’hui, c’est le règne sans partage de la technique, l’ère moderne où les choses, la réalité, l’être sont asservies à la rationalisation et la technicisation humaines. Là, l’être ne se fait plus entendre dans ce qu’il est; il est réduit à n’être qu’une somme d’étants, qui sont là pour être utiles, utilisés, calculés, exploités, arraisonnés. Raison pour laquelle, du fond de cet oubli abyssal de l’être qui marque l’époque contemporaine, quelque chose de nouveau devait advenir, et ce quelque chose, pour Heidegger, ne pouvait être qu’allemand.

Cette polarité entre les Grecs du commencement et les Allemands du nouveau commencement est la grande histoire que raconte Heidegger: «Tout ce qui a rattaché Heidegger au national-socialisme provient du récit du «premier commencement» chez les Grecs et de l’«autre commencement» chez les Allemands. Cette narration constitue la raison pour laquelle Heidegger a salué la «révolution nationale» et s’est mis à son service. Il rattachait à cette révolution un «national-socialisme spirituel» qu’il distingua assez tôt d’un «national-socialisme vulgaire».

Or, dans cette histoire, les Juifs, «par leur don particulièrement accentué pour le calcul», sont du côté fatal de «la machination de l’étant». Ainsi s’exprime Heidegger dans les Cahiers noirs, reprenant la distinction qu’il a utilisée ailleurs entre la «pensée calculante» (liée aux étants) et la «pensée méditante» (à l’écoute de l’être) –, mais c’est pour l’attribuer ici à un être collectif. La pensée calculante, qui serait le propre des Juifs, est aussi celle qui peut se dérouler hors sol, détachée du monde – par opposition à la Bodenständigkeit, à l’ancrage dans le sol de la méditation. On reconnaît ici, déguisé, le qualificatif de cosmopolitisme, cliché de l’antisémitisme. Tel est l’antisémitisme onto-historique du story-teller Heidegger. C’est ainsi que, comme le montre de façon convaincante Trawny, les plus hautes spéculations philosophiques se trouvent infestées par les préjugés les plus communs.

Il y a d’ailleurs lieu de se demander si ce n’est pas plutôt le contraire. Dans un petit texte sagace, L’Ontologie politique de Martin Heidegger (1988), le sociologue Pierre Bourdieu montrait qu’au sein du champ culturel globalement antisémite qui était le sien, Heidegger a usé d’une «stratégie de fausse coupure»: reprenant les poncifs de son époque, il ne faisait que les habiller d’un jargon particulièrement sophistiqué pour leur donner une aura ésotérique – d’où l’effet de coupure. Mais le fond restait le même – c’est pourquoi la coupure est fausse. Il reviendra aux exégètes futurs de savoir si «l’antisémitisme onto-historique» n’est pas du même tonneau – de vulgaires préjugés travestis en «pensée de l’être».

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Peter Trawny

«Heidegger et l’antisémitisme»

«L’œuvre est le centre de la vie. Tous les chemins de la vie en partent et y renvoient. Cela est vrai aussi pour les «Cahiers noirs». Heidegger n’a de toute évidence pas ressenti de contradiction majeure entre ses remarques écrites sur les Juifs et sa vie avec eux»

Les plus hautes spéculations philosophiques se trouvent infestées par les préjugés les plus communs