François Yang a souvent expliqué avoir sciemment renié ses origines. Mais, un jour, le besoin de connaître l’histoire de sa famille, de se plonger dans la culture chinoise, l’a tenaillé, comme une nécessité. Le cinéaste est né à Fribourg d’une mère chinoise et d’un père né en Chine mais ayant grandi à Taïwan. Seul élève dans les années 1980 d’une classe sans mixité, il a tout fait pour ne pas se considérer lui-même comme Chinois, seul moyen pensait-il de pouvoir s’intégrer.

Portrait de François Yang: Filmer pour se comprendre

Après deux documentaires remarqués (Le Mariage en Afrique et Des Bleus dans la police), il décidait en 2009 de filmer l’installation en Chine d’une famille fribourgeoise, restant sagement derrière sa caméra, en observateur, comme pour éviter de devoir affronter lui-même cette immersion dans un pays dont il est, qu’il le veuille ou non, issu. C’est alors, pour la première fois, qu’il a ressenti le besoin de partir à la découverte de ses racines. Car ne dit-on pas qu’il est impossible de savoir où l’on va si on ne sait pas d’où l’on vient?

Révolution culturelle

C’est d’abord via le prisme de la fiction que François Yang a parlé de son histoire. Alex, personnage central de L’Ame du tigre (2017), était une sorte d’alter ego; comme lui, il a soudainement compris qu’on peut être constitué d’identités multiples. Et le voilà qui cette année, comme un aboutissement, nous offre un magnifique documentaire à la première personne, dans lequel il n’apparaît pas mais prend la parole, semblant ainsi insister sur le fait que la caméra n’est pas une sorte d’identité omnisciente, mais son prolongement.

Dévoilé en avril dans le cadre de l’édition en ligne du festival Visions du Réel, en salles dès la semaine prochaine après une série d’avant-premières, Heidi en Chine est un documentaire passant admirablement de l’intime à l’universel, de l’histoire d’une Chinoise ayant grandi en Suisse, loin de sa famille, à la Révolution culturelle orchestrée d’une main de fer, sans gant de velours, par Mao. Heidi, c’est la maman de François Yang. Son prénom n’a rien à voir avec le personnage créé par Johanna Spyri, même si les deux ont en commun un abandon.

Née à Paris, où son père rédigeait une thèse en philosophie, Heidi a 6 ans lorsque sa mère, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, décède subitement. La fillette est alors confiée aux bons soins des sœurs d’un évêque fribourgeois. «Je reviendrai te chercher dans deux ans», lui lance son père au moment de retourner en Chine avec son fils aîné. Il ne reviendra pas. Heidi scrutera sans répit la boîte aux lettres, afin d’avoir de ses nouvelles. En vain.

Mélancolie diffuse

Heidi ne parle pas chinois. Là-bas, à l’autre bout du monde, dans cette vaste république dans laquelle on pourrait placer plus de 232 fois la Suisse, elle a deux frères, un demi-frère et une demi-sœur. Avec François, la voilà qui revient dans ce pays qui lui est à la fois étranger et familier. Le réalisateur est à ses côtés, pour la guider mais aussi être la petite étincelle qui va susciter des discussions et des confidences, malgré la barrière de la langue. En même temps que sa mère va comprendre ce que fut la vie de son père, le documentariste va apprendre de quelle manière son histoire de secondo est intimement liée à celle du XXe siècle.

Il y a dans Heidi en Chine des moments très émouvants, lorsque par exemple le frère aîné de la protagoniste se mure dans le silence; et un humour subtil, parfois, comme quand Heidi se rend compte qu’elle est aussi têtue que son cadet. La longue séquence finale, qui verra son plus jeune demi-frère s’ouvrir totalement, sachant que le film ne sera pas vu en Chine, est d’une force extraordinaire. Reste, au final, une mélancolie diffuse à voir Heidi marcher sur une plage, souriant face à des Chinois qui ignorent tout de son destin. Sans pouvoir totalement appréhender ce qu’elle ressent, on se sent étrangement proche d’elle.


Heidi en Chine, de François Yang (Suisse, 2019). Sortie le 1er juillet.

Avant-premières en présence du réalisateur: jeudi 25 juin à Pully (CityClub, 20h), vendredi 26 à Genève (Grütli, 20h30), samedi 27 à Oron (Cinéma, 20h), dimanche 28 à Fribourg (Rex, 11h) et Delémont (La Grange, 17h), lundi 29 à Nyon (Capitole, 20h30).