Genre: essai littéraire
Qui ? Jean-Michel Wissmer
Titre: Heidi. Enquête sur un mythe suisse qui a conquis le monde
Chez qui ? Métropolis, 220 p.

Spécialiste de littérature hispanique du XVIIe siècle, Jean-Michel Wissmer s’offre une jolie excursion littéraire du côté de nos montagnes. But de la balade: relire, «avec un cœur d’enfant et des yeux d’adulte», la saga originale de Heidi , parue en 1880 sous la plume de la romancière zurichoise Johanna Spyri.

Il y avait tout à craindre d’un pèlerinage convenu et balisé sur les terres heidiennes. Qui en effet ne connaît pas cette sympathique sauvageonne à tresses blondes (qui dans l’œuvre originale est brune et n’a pas de tresses) buvant avec délectation le bon bol de lait du grand-père, traînant son spleen dans l’étouffante ville de Francfort en attendant de revenir à l’alpage parmi les siens? Eh bien, Jean-Michel Wissmer a raison de dire qu’on ne la connaît pas si bien que cela. Car les avatars de Heidi – que ce soient les traductions-adaptations décomplexées du Français Charles Tritten au début du XXe siècle, le dessin animé de Isao Takahoto en 1974 (créateur par ailleurs du magnifique Tombeau des lucioles ) ou la série culte Heidi’s land des années 80 – ont contribué, tout en popularisant la petite fille, à déformer l’œuvre originale.

D’où la nécessité de passer un coup de balai («sauber und ordentlich», comme aime à dire la petite Suissesse acquise aux vertus ménagères) dans la maison Heidi où règne, surtout en francophonie, un capharnaüm de traductions fantaisistes et de suites faussement attribuées à Johanna Spyri, révélateur du peu d’égards que l’on réservait jadis à la littérature enfantine.

La mère mélancolique de Heidi

C’est d’abord l’auteure zurichoise qui entre en scène. Fille de Meta Heusser, poétesse mystique alors célèbre, et d’un médecin psychiatre, la jeune Johanna évolue dans un milieu protestant ultraconservateur qui, de façon inattendue à nos yeux d’aujourd’hui, valorise aussi la création littéraire. Bien en vue dans la bourgeoisie alémanique, elle évolue dans les milieux mondains – fréquentant le grand poète Conrad Ferdinand Meyer et Richard Wagner – avant de se rapprocher du piétisme à la suite de déceptions et de drames familiaux. En quête perpétuelle de liberté, la mélancolique Johanna Spyri parvient à s’émanciper dans l’écriture – elle rédigera près de 50 récits – où les valeurs chrétiennes en général sont omniprésentes. Fondamentale dans Heidi, la dimension religieuse est, note Jean-Michel Wissmer, totalement évacuée des adaptations ultérieures. Les longs passages où la petite chante des cantiques à la grand-mère en extase ont été, à tort ou à raison, sabrés pour cause de mièvrerie ou par peur d’ennuyer le grand public.

A la conquête du monde

La partie la plus intéressante de cette enquête s’attache à montrer la double influence sur la romancière suisse, du piétisme, exaltant l’enfance et la nature, et du romantisme où la montagne recèle un âge d’or non corrompu par la modernité, décrit au XVIIIe siècle dans le poème Les Alpes du Bernois Albrecht von Haller. La conjugaison de ces courants dans l’œuvre de Spyri, sans oublier son talent que Jean-Michel Wissmer ne manque pas, à juste titre, de relever à plusieurs reprises – jusqu’à la comparer à Dickens! –, ont été aux fondements du mythe Heidi.

On en déduit qu’elle a su capter un certain esprit du temps, à l’instar de son contemporain Albert Anker, qui n’a pas perdu, même aujourd’hui, son pouvoir de séduction. C’est ainsi que Heidi, moyennant un certain nombre de concessions ultérieures à la modernité, a su conquérir le monde, Américains et Japonais en tête. Et même, exploit encore plus incroyable: fédérer tous les Suisses dans son très grand cœur.