Cinéma

Heidi, une valeur suisse qui rapporte

La petite sauvageonne créée par Johanna Spyri en 1882 fait aujourd’hui le beurre du cinéma suisse avec un film populaire et de qualité

Dans les périodes troublées, les peuples tendent à se replier sur leur folklore. Le Heimatfilm, ce cinéma patriotard contre lequel, dans les années 60, se sont élevés les hérauts du nouveau cinéma, effectue un retour en fanfare. Les chiffres parlent. Sorti en octobre, Une Cloche pour Ursli, adaptation ripolinée d’une fable enfantine, a enregistré plus de 389 000 entrées en Suisse. Quant à Heidi, sur les écrans depuis la mi-décembre, il se positionne comme le plus grand succès suisse à l’international avec plus de 1,5 million d’entrées en Allemagne, Autriche et Suisse alémanique… Une cinquantaine de pays l’auraient déjà acheté.

Emblème universel d’une Suisse pure et pastorale, Heidi est adulée de Hollywood (la version d’Allan Dwan avec Shirley Temple, 1937) à Tokyo (Heidi, Girl of the Alps, d’Isao Takahata, 1974). Elle a inspiré une flopée d’adaptations cinématographiques et télévisuelles – dont l’aggiornamento de Markus Imboden (2001) qui emmène la fillette du côté des squats berlinois.

Ebranlé par la niaiserie puérile et l’esthétique ballenbergienne d’Ursli, qui compense la ténuité du texte originel en rajoutant des péripéties ineptes, Heidi faisait craindre le pire. Bonne surprise: la mouture 2015 s’avère émouvante et bien faite. Alain Gsponer, un cinéaste zurichois capable de passer du monde de l’enfance (Das Kleine Gespenst) au registre politique (Akte Grüninger), avait déjà abordé Heidi dans un court-métrage d’animation en 1999. Faut-il croire que le thème lui parle.

Le mal du pays

Heidi, la petite orpheline, est confiée à son grand-père, un berger bourru qui trait ses chèvres au fond des Grisons. La fillette apprivoise le vieil ours chenu et coule des jours heureux auprès de Peter le chevrier. Mais sa tante la place dans une riche famille de Francfort. Elle y apprend tant bien que mal les bonnes manières, l’usage de la cuillère à soupe et l’alphabet. Elle y noue une vive amitié avec Clara, la petite paralytique.

Mais, exilée dans la ville, Heidi a le mal du pays. Avec Clara, elle organise une fugue jusqu’au clocher de la ville: juchée au sommet, elle espère voir au loin les montagnes. Le mal du pays la ronge. Elle s’étiole. On croit qu’il y a un fantôme dans la maison: c’est elle, livide qui, la nuit venue, se déplace en somnambule, ouvre la porte d’entrée et se tourne vers le sud. Elle n’est plus que l’ombre d’elle-même. On la renvoie dans les Grisons où elle reprend des forces. Clara lui rend visite et un jour, miracle des cimes, elle se remet à marcher.

Chèvres et papillon

Le réalisateur a une approche modeste d’un livre, publié en 1882, qui a encore du suc à donner. Il ne se croit pas plus malin que Johanna Spyri. Il respecte la trame dramatique, gomme quelques bons sentiments, la ferveur patriotique et les leçons de catéchisme, pour exalter la beauté de la nature et l’amitié. Il soigne les personnages de femmes, notamment celui de la grand-mère de Clara, qui perçoit la vive intelligence de la sauvageonne illettrée. Il troque un élément mélodramatique, la chute dans le ravin qui oblige Clara à se lever et à marcher contre une idée légère: c’est un papillon posé sur le pied nu de la fillette qui rend vie à ses jambes fanées.

Succédant à Jason Robards ou Max Von Sydow, Bruno Ganz incarne le grand-père. Pas facile de camper un vieux sarment grincheux dissimulant des trésors de tendresse sans être ridicule: le grand comédien s’acquitte à merveille de ce rôle casse-gueule. Brunette vive et rieuse, la langue bien pendue et le regard sombre, la petite Anuk Steffen qui tient le rôle-titre est adorable. Elle fait la paire avec Clara, blonde et diaphane. Peter est un gosse buté, les chèvres sont capricantes à souhait et les neiges immaculées.

Le roman de Johanna Spyri recèle une vraie valeur littéraire, fonde une mythologie et donne un visage au Heimweh. L’adaptation d’Alain Gsponer dégage une indéniable émotion et relève moins du Heimatfilm que de l’hymne à la liberté.

Heidi, d’Alain Gsponer (Allemagne, Suisse, 2015), avec Bruno Ganz, Anuk Steffen, Isabelle Ottmann, 1h45.

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