Critique: «Vie de Gundling Frédéric de Prusse Sommeil rêve cri de Lessing» au Loup à Genève

Heiner Müller ou l’enfer des poètes en fragments choisis

A la fin d’une ascension, on souffle et on regarde le ciel. Ou le vide. C’est ce qu’on fait au Théâtre du Loup à Genève mardi soir, après la première de Vie de Gundling Frédéric de Prusse Sommeil rêve cri de Lessing. Ce soulagement, c’est peut-être aussi celui du metteur en scène français Jean Jourdheuil lorsqu’il rejoint les douze acteurs et les enfants qui viennent de gravir ce texte à corniches signé de l’auteur est-allemand Heiner Müller (1929-1995). Pendant près de deux heures, ils ont zigzagué sur la pente d’un monde perdu, la Prusse de Frédéric-Guillaume Ier, celle de son fils Frédéric II, l’ami de Voltaire; les ruines aussi de l’Allemagne du XXe siècle guettée par les charognards.

Sortent-ils pour autant vainqueurs de l’épreuve? Pas sûr, tant cette œuvre est ici victime du syndrome du vestiaire, comme s’il fallait absolument l’habiller et la déshabiller pour la faire vivre.

Vie de Gundling Frédéric de Prusse… n’est pas un bloc à vrai dire, plutôt une nécropole. C’est ce que suggère le décorateur Jean-Claude Maret. Vous vous asseyez sur un gradin; en face de vous, un autre gradin. Au milieu, le terrain de jeu s’étend, avec un cercueil ici, une longue table basse là, où veillent chandeliers et sabres, bref, les fétiches prussiens du XVIIIe. A la lisière de la scène, un écrivain débride sa pensée sur une machine à écrire. Derrière lui, de grosses armoires grises, les placards de l’histoire: c’est de là que sortiront les figures de l’époque, l’implacable Frédéric Ier de Prusse, son mémorialiste attitré et maltraité Gundling.

Dans ce dispositif, il y a l’esprit de ce texte écrit en 1975. Heiner Müller a 46 ans, la réputation auprès du régime est-allemand d’être ingérable. Il passe six mois à Austin au Texas et il écrit, comme on raccommode, les fragments d’une œuvre traversée par une pulsion sadienne. Il met en jeu l’auteur – Gundling, Lessing, le poète des Lumières par excellence, le martial et saturnien Heinrich von Kleist – confronté au prince, c’est-à-dire au pouvoir, obligé de ruser pour survivre. Ce texte est la généalogie d’une relation par nature infernale: celle qui lie celui qui écrit et celui qui commandite. Heiner Müller, ce dissident de l’intérieur, pense comme toujours sa situation au-delà de lui-même. Il la débonde en poète: tout rythme est une vision.

Si le spectacle de Jean Jourdheuil ne convainc pas, c’est qu’il abuse de l’image, comme pour séduire à tout prix. Sur une toile passe une cavalerie belliqueuse, le temps d’un film d’animation; plus tard, sur scène, Frédéric chevauche un destrier calciné; un aliéné hurle dans une cage. Les tableaux s’entassent, mais rares sont ceux qui marquent, tant la mécanique paraît fatiguée. Il faut un sens du grotesque plus ailé et singulier pour que le carnaval de Müller, cette joie de se mettre en morceaux, passe.

Vie de Gundling Frédéric de Prusse… procède de la rumination, c’est ce qui en rend la lecture excitante. Il se peut que cette exécution en chambre appelle moins la représentation que la mastication. Ou en tout cas une veine plus intime, plus viscérale. A la fin, Armen Godel, marquant en écrivain-fantôme, dit au nom de Lessing et de Müller: «L’histoire atteint la ligne d’arrivée sur des chevaux morts.» Puis: «Je commence à oublier le texte. Je suis une passoire.» Le reste est accessoire.

«Vie de Gundling Frédéric de Prusse…», Genève,Théâtre du Loup, dans le cadre de la saison de la Comédie; jusqu’au 30 novembre; loc. 022 320 50 01; 2h.