Dans les yeux d'un auteur, il y a le secret de son œuvre. L'axe selon lequel il regarde le monde. C'est une hypothèse. Les yeux de l'Allemand Heiner Müller (1929-1995) sont voilés par une terreur jamais tout à fait passée. En 1933, les nazis fracassent le cocon familial. Ils viennent arrêter son père, destination le camp de concentration. Avant de partir, il se rend dans la chambre de son fils. Dernier baiser, pense-t-il. Heiner, 4 ans, feint de dormir. De cette violence, le regard de l'écrivain portera toujours la trace. C'est du moins ce que suggère l'essayiste, traducteur et metteur en scène français Jean Jourdheuil, vendredi à Genève.

Aujourd'hui, Heiner Müller, ses feuillets punaisés dans son appartement de Berlin-Est, ses cigares taciturnes, sont presque un chromo. Ses pièces, difficiles d'accès, des quasi classiques. En tandem avec la Genevoise Béatrice Perregaux, Jean Jourdheuil a traduit en français ses textes. Et joué un rôle déterminant dans la diffusion de son œuvre. Il participe à la «Plate-forme Heiner Müller», deux jours de conférences et de discussions - ce samedi encore - organisées au Théâtre du Grütli, qui consacre sa saison à l'auteur de Quartett. Des clés pour pénétrer dans un univers jonché de fantômes: Shakespeare, Sophocle, Hölderlin, découpés, coulés dans la douleur du XXe siècle, avec l'Allemagne qui saigne en toile de fond. Jean Jourdheuil raconte comment ce théâtre est sédiment de mémoire, feu au creux de la plaie.

Jean Jourdheuil: Je l'ai rencontré à la Schaubühne, à Berlin-Ouest, dans les années 1970. Il revenait d'un séjour de neuf mois aux Etats-Unis, où il avait été invité dans une université par des germanistes américains, lecteurs de Brecht. Cette expérience est de l'ordre du choc, je crois: elle l'aide à dépasser une déchirure, celle d'une Allemagne coupée en deux, coupure bien antérieure à l'érection du mur de Berlin en 1961. La société de consommation manière Coca-Cola devient pour lui un matériau supplémentaire.

Le Temps: Contrairement à d'autres intellectuels de l'Allemagne de l'Est qui rallient l'Ouest à la fin des années 1970, Heiner Müller est resté fidèle à Berlin-Est. Quel était son statut?

- On le présente souvent comme l'un des successeurs de Bertolt Brecht. C'est vite dit! Quand Brecht s'établit à Berlin-Est en 1947, il y arrive fort d'un répertoire, des pièces écrites au cours de ses 14 ans d'exil; doté surtout d'un système théorique. Il a des soutiens et très vite une troupe. Heiner Müller travaille à ses risques et périls. Sa pièce L'Emigrante ou la vie à la campagne lui vaut en 1961 d'être exclu de l'Union des écrivains. C'est le résultat d'un procès, où la poétesse Anna Seghers tente de le défendre: «Il a du talent», dit-elle. Il sera ostracisé pendant dix ans.

- Comment vit-il?

- Il emprunte de l'argent à ses amis. Il est aussi aidé par le metteur en scène suisse Benno Besson, qui travaille à Berlin et lui confie des adaptations. Il écrit sous un pseudonyme des pièces pour la radio, ses copains touchent l'argent et le lui restituent.

- Pourquoi ne pas quitter Berlin quand les portes s'ouvrent?

- Heiner Müller est un vrai communiste, démocrate, dans la lignée de Rosa Luxemburg. Quand, à partir de 1978, des artistes quittent en masse la RDA, lui reste. Il veut écrire sur ce qui s'y passe. Et ses pièces commencent à être jouées à l'Ouest. A Berlin-Est, on vit pour trois fois rien. Surtout, le communisme, disait-il, est un frein à l'agitation. Il a besoin de tranquillité. Müller est exposé à des humiliations, les visas de sortie lui sont parfois refusés. Mais il peut partir et revenir.

- Il accumule les notes, fragments d'histoires, pensées, etc. La fabrique Müller, c'est quoi?

- Il travaille ses pièces comme un peintre qui garde ses esquisses. Lui conserve ses brouillons. Pour certaines œuvres, la maturation est longue, six à huit ans, parfois davantage. Le projet de Hamlet-Machine remonte à 1956, année de l'insurrection de Budapest et de son écrasement. C'est une commotion pour sa génération. Il y a entrevu la possibilité de renouer avec les débuts de la révolution, les années 1917-1919, avant le glacis. Puis tout a été balayé. Hamlet-Machine, il l'écrit finalement en 1977, avec toute cette mémoire. Son théâtre s'apparente aux écritures postmodernes, il prend acte de la destruction des cultures européennes par les efforts conjoints du nazisme et du stalinisme. Heiner Müller est dans la géologie de ça.

- Son écriture procède d'une expérience des ruines?

- Oui, l'émiettement de l'Histoire, il l'a éprouvé. Rien de théorique! Il le perçoit aussi dans le physique des gens, ces corps détruits à 50 ou 60 ans. Rien ne peut réparer la destruction de l'humanité par le nazisme.

Plateforme Heiner Müller, Genève, Théâtre du Grütli, rue Général- Dufour 16; sa, dès 14h;

Configuration HM 1, spectacle de Josef Szeiler, sa à 21h; (rens. 022/328 98 68; http://www.grutli.ch)