Genre: Autobiographie
Qui ? Heinz Wismann
Titre: Penser entre les langues
Chez qui ? Albin Michel, 314 p.

Voici un livre exceptionnel. Penser entre les langues est cette chose très rare, une autobiographie intellectuelle, écrite par un véritable penseur qui pense en racontant ou, si l’on préfère, qui raconte pourquoi sa pensée a pris, au cours de cinq ou six décennies, la forme qui est la sienne. Heinz Wismann est à la fois l’un des meilleurs hellénistes spécialistes de la philosophie grecque, et notamment des penseurs présocratiques, et un des meilleurs connaisseurs de l’herméneutique allemande des XIXe et XXe siècles. Ce n’est pas la combinaison de l’hellénisme et de l’herméneutique qui est surprenante, c’est le fait que cette combinaison soit racontée par un Allemand qui non seulement écrit en français mais vit et enseigne en France où il est directeur d’études à l’EHESS. Entre les langues veut donc dire ici à la fois entre la France et l’Allemagne – ce qui pour quelqu’un né en 1935 n’est pas une situation anodine – et entre ces deux langues et le grec (ainsi que le latin). Pour Wismann comme pour la plupart des gens dans une situation comparable, une telle pluri-domiciliation linguistique est d’abord le fruit du hasard. Ce hasard, il en donne une description extraordinaire dans le premier chapitre, «vagabondages autobiographiques», dans lequel il raconte comment il a fui Berlin devant l’Armée rouge avec sa mère et sa petite sœur. Il fournit un tableau aussi saisissant qu’émouvant, tant par sa discrétion que par son ironie amusée. L’image du petit Heinz traversant le dernier pont ouvert de la zone, que les Russes allaient occuper quelques heures plus tard, avec deux manteaux enfilés l’un sur l’autre sur ses culottes courtes et un cartable contenant une livre de petits pois séchés et sa mythologie grecque, est inoubliable. Cette mythologie ne survivra pas longtemps: il sera contraint de la laisser comme souvenir à un prisonnier français auquel ils s’étaient liés et qui fuyait avec eux. «J’étais en pleurs parce que, ce livre, c’était toute ma vie et lui était en pleurs parce qu’il partait et quittait comme sa famille…»

René Diatkine, le grand psychanalyste des enfants, disait volontiers: «La culture, ça se vole.» Sa mythologie perdue, il ne restait plus au petit Heinz qu’à voler la culture grecque. Ce qu’il fit mieux que quiconque, grâce, notamment à la rencontre, quelques années plus tard, d’un grand et véritable maître, Jean Bollack. Mais ce vol, ou pour se servir d’un langage moins imagé, cette appropriation de la culture et de la pensée grecques, Wismann va surtout l’effectuer à partir de cette position très spécifique qui consiste à se situer entre les langues. Vivre entre les langues, ici, ce n’est pas simplement pratiquer le bilinguisme, c’est essayer de réfléchir aux effets que suscite le fait de poser une question philosophique dans une langue plutôt que dans une autre, c’est s’installer, autrement dit, dans la différence pour essayer de penser ce qui s’offre à la pensée: «L’éducation offre une chance extraordinaire à ceux qui sont des «personnes déplacées»: «celle de tirer profit de la distance qui s’instaure à l’intérieur d’eux-mêmes. Il ne s’agit plus de ressembler à soi sur un mode patrimonial, comme si l’on était effectivement ce que l’on est censé être, mais sur un mode dynamique…» Appliquez la méthode à l’étude des textes les plus difficiles de la pensée philosophique grecque, et vous aurez l’œuvre de Heinz Wismann.

Qu’il s’agisse de Nietzsche et de Bataille, son correspondant français, d’Homère versus Hésiode, de Platon et de l’ésotérisme, des Présocratiques, de l’herméneutique allemande ou de l’Art comme Histoire, les différents chapitres de ce livre offrent l’exemple très rare d’une pensée aussi exigeante que souriante, incisive que dénuée de toute vanité, éclairante que stimulante. Voici longtemps qu’un livre ne m’avait à ce point réconforté sur les mérites et les bénéfices d’un effort de pensée prolongé, d’un pareil rappel des mérites de la rigueur.

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Heinz Wismann

«Penser entre les langues»

Extrait

«L’éducationoffre une chance extraordinaireà ceux qui sont des «personnes déplacées»: celle de tirer profitde la distance qui s’instaure à l’intérieur d’eux-mêmes»