Cette impression en la suivant parmi l’enfilade de pièces de voir Matilda Guiguer s’affairant en 1780 dans son univers baroque. Même élégance, même minutie et ce timbre de voix si particulier. L’accent de la baronne, née Cleveland, était anglo-saxon. Celui de Helen Bieri Thomson, née au Brésil où son père travaillait (le suisse allemand comme langue de naissance, de solides bases en russe et italien, l’anglais puis le français parfaitement assimilés) est inclassable, musical, élégant.

Un premier ange-gardien

Matilda, épouse de Louis-François Guiger, fut l’ange-gardien du Château de Prangins. Helen est devenu l’âme de la belle demeure construite sur les rives du Léman en 1730, non loin de Nyon. Certes contrairement à la baronne, celle qui a été nommée en début d’année directrice du Château après en avoir été dès 2006 la conservatrice n’y dort pas mais ses journées y commencent tôt pour s’achever tard.

Helen Bieiri Thomson cumule désormais la fonction de gestionnaire et d’inspiratrice du Château devenu en 1975 le siège romand du Musée national suisse puis musée en 1998. «C’était à l’époque une coquille vide, les traces du passé et son histoire étaient effacées, rien n’indiquait où se trouvaient par exemple le salon ou la salle à manger» témoigne-t-elle.

Licenciée de la faculté des Lettres de l’Université de Lausanne, l’historienne de l’art qui a dirigé la Fondation Neumann à Gingins s’est lancée dans un projet un peu fou: rhabiller Prangins, lui redonner vie et sa fonction de représentation du XVIIIe siècle. Pour ce faire, elle se plonge dans les écrits de Louis-François Guiger petit-neveu de Louis Guiger (1675-1747) banquier suisse installé à Paris qui a acheté la baronnie de Prangins en 1723.

Plongée dans l’histoire

Si l’opération immobilière est un bon placement financier, elle est aussi une stratégie d’ascension sociale car Louis Guiger décroche ainsi un titre de noblesse. Son héritier Louis-François va laisser à la postérité un témoignage rare sous la forme d’un journal de plus de mille pages et d’un inventaire des biens établi en 1787. «Trois années de plongée dans ces écrits pour appréhender le mode de vie à l’époque et le restituer» précise Helen Bieri Thomson.

L’exposition permanente proposée dès 1998 était axée sur l’histoire de la Suisse du XVIIIe au XXe siècle. Elle ne tissait que des liens lointains avec l’édifice lui-même. En 2013, l’exposition Noblesse Oblige ou la Vie de Château au XVIIIe siècle met en scène l’existence d’une famille noble du Pays de Vaud à la fin de l’Ancien Régime. Helen Bieiri Thomson orchestre cette restitution avec Nicole Minder, qui l’a précédée au poste de directrice du Château de Prangins. Les transformations portent sur toute l’enveloppe architecturale intérieure. Les rideaux et tentures au style de l’époque sont confiés au fabricant parisien de soieries Georges Le Manach. Dans les salles non dallées de marbre, un parquet bernois remplace les planches modernes en chêne. Les boiseries retrouvent leurs couleurs d’origine sur la base de sondages.

La décoration intérieure

Les plinthes sont peintes en faux-marbre pour imiter celui de la cheminée ou du sol, comme le voulait l’usage. «Mon autre livre de chevet a été La décoration intérieure 1620-1920 de Peter Thonrton qui m’a beaucoup aidée, j’ai aussi beaucoup échangé avec Bernard Jacqué, le conservateur du musée du Papier Peint de Rixheim en Alsace» indique Helen. Sur les murs, six ou sept couches de papier peint qui remontent au XVIIIe siècle ont été découvertes, juxtaposées. «Un mille-feuille incroyable comme une peau qui en dit long sur l’histoire de la maison» Autant d’informations précieuses.

L’observation est également riche d’enseignements. «Un angelot sur une cheminée et des espagnolettes aux fenêtres qui les sécurisent indiquent qu’une pièce était la chambre à coucher des enfants, non loin de celle des parents. Ce qui à cette époque était rare car les enfants dormaient le plus souvent non loin des domestiques» souligne la conservatrice. De même lorsque en France un autre usage veut que les conjoints fassent couche à part, l’inventaire de 1787 ne mentionne qu’une seule chambre pour les Guiguer. «Mais Outre-Manche les couples partageaient le même lit, il est probable que l’on puisse à attribuer cette initiative à Matilda» observe Helen Bieiri Thomson. Qui lit dans le journal de Louis-François qu’un pasteur de Prangins nommé Ducros déjeunait à la table du baron tous les dimanches. Celui-ci est le frère du peintre vaudois Abraham-Louis-Rodolphe Ducros qui peint des paysages à Rome. «Pour cette raison, j’ai décidé d’exposer des œuvres de Ducros dans les anciens appartements du baron car il est fort probable que certains de ses tableaux aient transité par Prangins».

L’éclairage est chose ardue

Beaucoup de glaces et miroirs aux murs, trop sans doute. Mais cela s’explique: il ne s’agit pas de se regarder mais que la lumière soit renvoyée. «L’éclairage était chose ardue, les maîtres s’éclairaient à la cire d’abeille en l’économisant car elle coûtait très cher, les domestiques de leur côté utilisaient des chandelles de suif qui dégageaient une mauvaise odeur». Pour dénicher des objets d’époque (desserte à vaisselle, fer à repasser, service à thé en porcelaine, damas de soie cramoisi, bottes de postillon etc.), Helen Bieiri Thomson s’en va chiner dans les réserves du Musée national suisse. Faire ses courses, comme elle dit.

Elle doit à deux personnes cette passion «intérieure». Jean Curchod, son premier professeur d’histoire au gymnase de Burier (Tour de Peilz), puis son grand-père, architecte zurichois, homme austère mais dont elle garde un souvenir lumineux «car la décoration de ses intérieurs était magique, très contemporaine, une œuvre d’art». Le château de Prangins possède un jardin potager qui dès 1729 nourrit les ouvriers. Il est aujourd’hui voué à la préservation d’anciennes variétés et à la présentation de la biodiversité domestique. On y a parlé récemment de jardinage et de sexualité végétale, de l’amour des abeilles et des fleurs. Le 5 juin, des visites guidées seront organisées autour trois parfums historiques recréés afin de plonger olfactivement en plein XVIIIe siècle.


Profil

1968: Naissance à Sao Paulo, Brésil

2010: Exposition «Papiers peints, poésie des murs»

2013: Exposition «Noblesse oblige! La vie de château au XVIIIe siècle»

2015: Fait entrer les décors de théâtre du château d’Hauteville dans les collections du Musée national et publie un guide d’architecture sur le château

2016: De Prangins à Versailles, exposition du vaudois Louis-Auguste Brun, peintre de Marie-Antoinette.