Le travail de restitution d'un pan de mémoire du cinéma menacé par l'oubli se poursuit au CAC-Voltaire de Genève. Rui Nogueira, son directeur, ne s'est jamais remis de ses engouements de jeunesse, les films américains des années 50 et 60. Des films dont les copies ont pour la plupart été détruites en Suisse. Mais comment se résigner à l'idée de ne plus jamais revoir sur grand écran Seven Women de John Ford, Home From the Hill de Vincente Minnelli ou Moonfleet de Fritz Lang? Ne restait dès lors comme solution que d'entrer en négociation avec les compagnies responsables de ce désastre et d'acheter de nouvelles copies, tirées à partir d'un négatif original.

On peut trouver à redire à l'appellation nostalgique de l'opération («Il était une fois le cinéma»), mais pas à sa générosité ni à son importance culturelle. Aujourd'hui, avec la réédition de The Miracle Worker d'Arthur Penn, le miracle d'une échappée sur un autre cinéma n'apparaît même plus si lointain.

Avec Arthur Penn et les cinéastes de sa génération formés à la télévision en direct, le cinéma américain va en effet subir une évolution sensible, jusqu'à flirter avec la modernité. On est encore loin de celle-ci dans ce deuxième film, adaptation d'une pièce de théâtre de William Gibson. Mais son style – disons «côte Est» faute de mieux – est déjà nettement anti-hollywoodien. La photo contrastée en noir et blanc, l'emploi plus significatif de la musique et le montage parfois audacieux amorcent une alternative. Plus tard, Penn sera, comme son contemporain «côte Ouest» Sam Peckinpah, le type même de l'auteur ambitieux en bisbille permanente avec le système. A l'arrivée, seulement quatorze films enlevés de haute lutte en quarante ans de carrière, parmi lesquels Bonnie and Clyde, Alice's Restaurant, Little Big Man et les plus méconnus The Chase, Night Moves et Four Friends.

Réalisé en 1962, The Miracle Worker, alias Miracle en Alabama, est sans doute le film le plus limpide et direct de Penn. Mais la réaction fortement émotionnelle qu'il appelle n'exclut pas une certaine complexité – humaine, en tout cas. L'argument est resté célèbre, puisqu'il s'agit de l'histoire de Helen Keller, jeune femme aveugle et sourde-muette qui, à la fin du siècle passé, fut tirée de son isolement par une éducatrice tenace. Affaire largement répercutée qui fit de Helen, devenue à son tour une éducatrice, une sorte de symbole national de la victoire de l'esprit sur l'adversité. La pièce de William Gibson se concentre sur ce miracle, en fait universel, de l'accès à la conscience de soi et des autres à travers l'apprentissage de la communication. Un accès ici obtenu de haute lutte, dans un contexte particulièrement dramatique.

Penn, qui avait déjà dirigé la pièce à la scène et à la télévision, a regretté par la suite n'avoir pu totalement affranchir le sujet de ses origines théâtrales. S'il est indéniable que le long face à face entre Annie Sullivan et la petite Helen Keller, qui valut des Oscars bien mérités à ses interprètes Anne Bancroft et Patty Duke, reste parfois théâtral, il ne faudrait pas sous-estimer le travail purement cinématographique de Penn. La séquence d'ouverture, dans laquelle on voit les parents découvrir les séquelles d'une congestion cérébrale chez leur bébé est à cet égard emblématique par son expressionnisme violent.

Penn explore à merveille un cadre naturel (plutôt qu'un décor), même banal et limité, et lui confère une dimension poétique. Il obtient un maximum de tension et d'intériorité par des plans variés et un montage savant. Surtout, en prêtant à Annie Sullivan trois flash-back mentaux, traités avec un gros grain à la limite du «flou artistique», il amène à questionner ses motivations profondes: identification, culpabilité et tentation prométhéenne.

Quant aux scènes les plus physiques, elles tranchent par leur violence avec le potentiel mélodramatique du sujet. L'émotion qui se dégage du film est dès lors moins manipulatrice, véritablement liée aux idées en jeu.

Comme dans L'Enfant sauvage de Truffaut, on assiste à l'arrachement d'un être à la nuit de la sauvagerie, à la naissance d'une conscience. Le double point d'orgue sera le pas décisif de la conceptualisation (un mot égale une chose) et de la possibilité d'un autre amour que celui de la mère naturelle. Si le mot «humanisme» a un sens, c'est dans un film comme celui-ci qu'on peut le trouver.

Miracle en Alabama (The Miracle Worker), film d'Arthur Penn (USA, 1962), avec Anne Bancroft, Patty Duke, Victor Jory, Inga Swenson,

Andrew Prine.