Il est des vies, des destins qui semblent échapper à leur milieu, dépasser le monde dans lequel ils se déroulent. Helen Scott (née Reswick à Brooklyn en 1915, morte à Paris en 1987) est de cette race-là. Le livre que dédie Serge Toubiana à ce personnage de roman s’adosse en grande partie à la correspondance – sentimentale, passionnelle et complexe – qu’échangèrent Helen Scott, cinéphile, et François Truffaut, cinéphile et cinéaste.

Lire aussi: Jean-Luc Godard, l’homme-cinéma

Autour de cet échange qui couvre plusieurs décennies, entre leur première rencontre, en 1960, et la mort de Truffaut, en 1984, une myriade de personnages, souvent fascinants, font leur apparition: la femme du cinéaste, Madeleine Morgenstern, figure admirable; des cinéastes comme l’ami-frère ennemi Jean-Luc Godard, le maître Hitchcock – «Hitch» –, Alain Resnais, Jacques Rivette, Claude Chabrol ou Roman Polanski; des producteurs comme le père de Madeleine, Ignace Morgenstern, Claude Berri ou Jean-Pierre Rassam; des actrices et des acteurs comme Jeanne Moreau, Fanny Ardant, Catherine Deneuve, Warren Beatty ou Jean-Pierre Léaud; les critiques du New York Times, Bosley Crowther et Lilian Ross du New Yorker

Helen a vécu en France, à Nice, de 1923 à 1932, depuis l’âge de 8 ans jusqu’à ses 17 ans, et est donc parfaitement francophone et baignée de culture française. C’est ce qui lui vaut d’être embauchée, à New York, en 1959, au FFO, le French Film Office, qui est l’ambassade du cinéma français aux Etats-Unis. Très vite, elle y rencontrera Truffaut, et ce sera le début d’une amitié particulière et profonde, qui est née et qui survivra par la pure force de leur passion pour le cinéma.

«Truffe de mon cœur»

Si Helen fait une distinction entre «lettre d’amitié» et «lettre professionnelle», l’amitié est néanmoins toujours présente dans tout ce qu’elle écrit. «Ma tendresse pour vous illumine ma vie», écrit-elle à «Truffe de mon cœur». Tout au long de cette enquête serrée de Toubiana autour de Scott, il est clair qu’une grande partie de «sa vie se résume à cette relation épistolaire avec Truffaut».

«Se résume» est peu dire, Serge Toubiana a l’écriture économe: «Je pense, écrit Helen à Truffaut lors de son séjour à Paris à l’été 1960, que vous savez à quel point notre correspondance est un événement dans ma vie, et je me promettais de vous écrire une lettre manuscrite, tant pour remettre de l’ordre dans mes idées que pour vous communiquer mes impressions de voyage. Cela explique, du reste, la raison de mon attachement pour vous: en dépit de l’écart d’âge et d’idées, et ne sachant rien de mon passé, vous m’avez «reconnue» et j’en ai été touchée.»

Portrait attendri de Godard

Helen Scott, par sa sensibilité, est la fine analyste des situations et des caractères. De Godard, elle fait un portrait tendre: «J’admire et je m’attendris sur tout ce que fait Godard. Mais il m’exaspère parce que l’anarchie de son boulot est due tant à la paresse qu’à des raisons artistiques. Jean-Luc est mon fidèle compagnon. Il a beau me dire qu’il est égoïste et froid, en ce qui me concerne, Godard est un faux indifférent, et la générosité même.»

La grande aventure à laquelle participera Helen sera le livre d’entretiens Hitchcock-Truffaut. Cette rencontre eut lieu à Beverley Hills au mois d’août 1962 en la présence de l’amie bilingue, au moment où Hitchcock était en train de finir le montage de The Birds (Les Oiseaux). Au bout d’une semaine, il y aura cinquante-six bobines d’une demi-heure de ces entretiens enregistrés en français et en anglais.

Lire également: Les fulgurances de Monsieur Tati

Truffaut et Helen se quittent à l’aéroport de Los Angeles dans une scène digne d'Ingrid Bergman et Humphrey Bogart dans Casablanca. Helen a trouvé la semaine «éblouissante» et écrit à Truffaut: «Je vous adore et je compte bien, quand vous aurez mon âge, que vous ferez de moi votre deuxième épouse.» Truffaut écrit à Hitchcock: «Vous m’avez donné une grande preuve de confiance en acceptant l’idée de ce livre; j’ai passé auprès de vous une semaine passionnante, très dense, très vivante et très instructive.»

Helen sera une excellente conseillère et éditrice dans la conception du livre des entretiens du maître et de l’élève et convainc Truffaut de le soustraire à l’esprit «cultiste» des Cahiers du cinéma et d’en faire un livre grand public. Elle est, encore et toujours, l’amie fidèle et la plus proche de Truffaut. Ses lettres, qui émaillent le livre de Toubiana, sont la voix charnelle et morale de ce récit: «Ce qui fait ma joie, c’est de pouvoir, tout en restant lucide, vous aimer sans réserve, lui écrit-elle. […] J’en conclu que l’amour peut prendre des formes très inattendues, puisque je me contente, depuis plusieurs années, de l’affection fraternelle que je vous porte.»

Rupture violente

Après la séparation de Truffaut d’avec sa femme, Helen se rapprochera de Madeleine. Sa rencontre avec Roberto Rossellini est un coup de foudre. «Je tiens à vous dire que, malgré le coup de foudre que j’ai ressenti pour Roberto, il n’y a vraiment que vous que j’aime en toute confiance», écrit-elle à son ami. Leur amitié connaîtra une rupture, avec des mots violents de la part d’Helen – «Je vous crache à la gueule» – et de froide indifférence de la part de Truffaut – «Je ne vous souhaite rien, ni en bien, ni en mal.»

Quelques mois plus tard, l’amitié reprend ses droits: «Mon cher génie, vous êtes toujours mon chéri préféré», lui écrit-elle. Truffaut meurt en 1984, elle est dévastée et se confie à l’ami Claude de Givray: «Claude, quelle dérision que je vive encore, alors que François est mort!» Trois ans plus tard, son vœu d’avoir une mort paisible se réalisera: elle meurt dans son sommeil, chez elle, à Montparnasse. Son amie Madeleine Morgenstern a acheté un caveau pour elle au cimetière Montmartre, «le plus près possible de François».

«Tous ont trouvé en elle une alliée et une complice», écrit Toubiana à la dernière ligne du livre, après avoir énuméré ses amis: Hitchcock, Jean-Pierre Rassam, Rossellini, Claude et Anne-Marie Berri, Milos Forman… Nul doute que l’auteur se sent appartenir à la joyeuse tribu de ces élus, tout comme en fait partie le lecteur à la fin de ce voyage.


Biographie

Serge Toubiana

L’Amie américaine

Stock, 352 pages.