Tout le petit monde d'Helena s'est réuni sur la couverture de Née dans la nature pour la photo de famille: un lion en peluche, des guirlandes de fleurs, quelques babioles de fashion victim, une boule à facettes, des poupées, peluches et autre défroque de parapluie. Sans oublier le sac magique de son double bientôt révélé: «Quand j'étais petite/J'étais Liz Taylor/ Et ma maison était en or/Aujourd'hui je suis Mary Poppins/ Je vole en parapluie.» Toute cette aimable ménagerie cohabitant avec nonchalance sur un grand lit blanc, évoqué dans la plupart des titres comme la résidence de prédilection de la belle Helena.

On la verrait tout aussi bien, Helena Noguerra – pour l'heure de passage à Genève pour présenter son disque –, couchée dans l'herbe grasse de Normandie, où elle rêve de vivre un jour, «parce qu'il y a la mer et que ça me rappelle la Belgique où j'ai grandi», des cerises accrochées aux oreilles et occupée tout le jour à l'effeuillage des marguerites. Car on aime un peu, beaucoup même, le troisième album d'Helena, produit, composé et arrangé par son complice musical et accessoirement mari Philippe Katerine. Après la pop plastique de Projet: Bikini (1999) et la bossa-nova de Azul (2001), Née dans la nature consacre avec malice l'art de la chanson poids plume et du dilettantisme, où évoluent sans se presser adulescence vaporeuse, enfance cultivée longtemps, corps appétissants et couple cuisiné à l'aigre-doux.

Pourtant, à l'origine, le projet était tout autre. «Je voulais du disco, de la musique à danser, explique Helena entre deux grands sourires. Mais ça a donné ça…» La nature, comme indiqué, a repris le dessus, ne laissant dans l'album qu'une seule trace du fantasme helenien de faire suinter les dance floors: une reprise langoureuse et immédiatement addictive de «Can't get you out my head», de Kylie Minogue. «Comme ça, j'aurai au moins chanté un tube dans ma vie», ironise la chanteuse, revenue des fausses pistes où elle a longtemps papillonné et parfois roussi ses ailes.

«Ça a donné ça…», aussi, dans «L'âge de ma mère», chanson prospective pour laquelle «Katerine voulait une version punk». Sa muse y déborde plutôt de candeur, afin d'interroger sous forme de comptine les irréparables outrages du temps. «Est-ce que tu me diras encore «Je t'adore petit trésor»/Quand j'aurai le cancer/ Et que je manquerai d'air/ Est-ce que tu m'aimeras encore/Quand je serai ridée partout/Toi tu seras gros, tout mou…».

Pourtant, cet ancien mannequin pourrait bien avoir conservé sa collection de vestes cloutées sous son matelas moelleux, elle qui a révélé les aspects sanguinolents de son arrière-boutique en publiant il y a deux ans L'ennemi est à l'intérieur – roman dont l'héroïne vomit ses boyaux à force de haine de soi –, puis Et je me suis mise à table, où une jeune femme toxicomane débarque en hôpital psychiatrique après avoir mangé sa mère…

Méfiance donc. Helena s'est faite à l'étiquette de belle des champs mutine comme d'autres à celle de blonde décérébrée. Trop jolie et trop lisse pour être autorisée, en plus, à manifester imagination polymorphe et idées parfois noires. «Déjà petite, j'étais celle qui faisait marrer tout le monde. Le disque est plein de douceur, comme une projection dans une vie rêvée. C'est ma manière de chasser le morose.» Rire et sucre dans la voix, elle cultive dans ses petits airs de rien un jardin où fleurissent les dragées et les questions qui tuent («Qui es-tu pour me dire qui je suis?») Avec des teintes à la Jacques Demy, pour celle qui se serait bien vue Demoiselle de Rochefort, bras dessus dessous avec sa grande sœur – plus exactement demi-soeur – Wanda. Mais Wanda, très jeune, est devenue Lio. Et à l'ombre des «banana split» de l'aînée, Helena la cadette a longtemps rongé ses ongles, de défilés de mode en émissions de télé (sur M6), de petits rôles de comédienne en projets pop refusés, comme vouée aux tâtonnements pour ne prendre la place de personne. Aujourd'hui, la «petite sœur de» affiche sa couleur de brune qui ne compte plus pour des prunes.

Née dans la nature (Universal Jazz 981 628-2/Universal).