Hélène Cixous ne quitte jamais l’actualité du livre. A raison d’une publication par an, mais souvent deux ou plus, une œuvre imposante s’est constituée; depuis le premier recueil, Le Prénom de Dieu, paru en 1967, un auteur d’importance majeure est advenu. Son dernier ouvrage, sorti il y a peu, vibre dès le titre, Luc Tuymans. Relevé de la mort. Sans hasard, le nom des Editions de la Différence, celui de la collection La vue, le texte introduisent le lecteur auprès d’elle immédiatement.

Les écrits d’Hélène Cixous, réputés difficiles, sollicitent la disposition à plonger dans les tréfonds de la langue, dans ses histoires, ses entrelacs, ses motifs. Il suffit de renoncer à en chercher les portes: elles sont ouvertes. Il n’est que d’aiguiser l’attention puis de s’abandonner à la trame et de bien vouloir entendre, comme en musique, comme en philosophie, comme en psychanalyse aussi. Toutes entrées, de loin pas les seules, par lesquelles aborder une œuvre poétique dont Jacques Derrida, compagnon de lettres et de pensée d’Hélène Cixous, a souligné la densité, l’intensité.

Les titres ne se comptent plus: une soixantaine probablement, entre fictions et essais. Sans parler d’une profusion d’articles et textes divers, ni des ouvrages dramatiques. D’abord et avant tout, ­Hélène Cixous compose de grands spectacles épiques pour et avec le Théâtre du Soleil, la troupe d’Ariane Mnouchkine, dont elle partage l’aventure. Et elle écrit pour la scène sur d’autres modes aussi. Est-elle lue? Oui, largement et dans le monde entier, en particulier dans les pays anglo-saxons où, invitée régulièrement par de grandes universités, elle dispose d’une audience considérable.

Si l’on mesure mal son rayonnement, c’est que longtemps la critique française s’est montrée ambivalente, tout à la fois intimidée et narquoise. L’écrivain y a été abordé paresseusement, selon un prisme réducteur, confiné dans la catégorie féministe pour sa participation au mouvement des femmes, édité d’ailleurs, à partir de 1975 par les Editions des Femmes précisément. Cette année-là, elle publie Le Rire de la Méduse dans la revue L’Arc. En France, l’article passe rapidement aux oubliettes; en revanche, sa traduction anglaise s’échappe et court le monde; partout des militantes s’en emparent. Le petit écrit, qui inspire une installation à l’artiste américaine Nancy Spero, ne contribue pas peu à la notoriété internationale de l’auteur.

«Travailler (dans) l’entre»

«J’ai crié. Allons. Une bonne fois. J’ai fait date», remarque-t-elle avec une pointe d’ironie en introduisant le texte enfin réédité en 2010, en langue originale, chez Galilée, devenu son éditeur depuis douze ans. Le Rire… puis La Jeune Née, autre livre à forte portée qu’Hélène Cixous publie peu après avec Catherine Clément, appellent la venue des femmes à l’écriture, au monde et à l’histoire. Si biologique et culturel ne se recouvrent pas, le temps est venu de penser la différence sexuelle, de l’explorer: «[…] écrire c’est justement travailler (dans) l’entre, interroger le procès du même et de l’autre sans lequel rien ne vit, défaire le travail de la mort, c’est d’abord vouloir le deux, et les deux, l’ensemble de l’un et l’autre non pas figés dans des séquences de luttes et d’expulsion ou autre mise à mort, mais dynamisés à l’infini par un incessant échangement de l’un entre l’autre sujet différent […].»

Hélène Cixous se refuse, pour sa part, au féminisme d’exclusion: «Impossible de se priver soi-même de toutes les différences sexuelles, de la pluralité des expériences dont nous disposons.» De cette époque fertile date aussi La Venue à l’écriture (1976), récit de mort et de naissance où l’érudite, l’enfant, la mère, l’animal, la femme et tous les autres moi s’écoutent et se rassemblent pour entonner un chant. Hélène Cixous y rappelle que toute écriture est sexuée. Ce fait tout simple irrite à l’extrême; il alimentera des débats à perte de vue. Une rencontre l’émeut et la conforte, celle des livres d’une Brésilienne, Clarice Lispector, dont la vertigineuse audace l’émerveille.

Jeux labyrinthiques

Retombée de Mai 68: Edgar Faure, ministre de l’Education nationale, confie à Hélène Cixous la mission de penser une université autre. Principale protagoniste de la fondation de Paris VIII à Vincennes, elle y enseigne d’abord la littérature anglaise après la soutenance de sa forte thèse sur L’Exil de James Joyce ou l’art du remplacement, vigoureuse formation à la gymnastique des langues et aux jeux labyrinthiques de l’érudition. Elle lance les études féminines, puis le premier Centre de recherches en études féminines, enseignement interdisciplinaire, aux avant-postes des gender studies, remis en cause à plusieurs reprises sous différents prétextes mais défendu bec et ongles et qui perdure.

C’est là qu’à partir de 1974 elle s’engage dans un enseignement au long cours, poursuivi jusqu’à aujourd’hui dans le séminaire qu’elle donne au Collège international de philosophie. Elle y réfléchit à travers des textes en compagnie de ses amis, les écrivains qui nourrissent son écriture et dont la lecture qu’elle en donne nourrit l’œuvre en retour. Ce semestre, ils se nomment Kafka, Dostoïevski, Derrida, Genet, Proust. Selon les périodes surviennent aussi Montaigne, Clarice Lispector, Thomas Bernhard, Marina Tsvetaïeva, Paul Celan. Résonnent la Bible et L’Epopée de Gilgamesh. S’élèvent les voix de Proust et de Rimbaud, celles d’Homère, d’Eschyle et de Shakespeare. Surgissent Rousseau en promenade, Stendhal en galopade… Dans cette inépuisable famille où figurent Anna Akhmatova, Ossip Mandelstam, Ingeborg Bachmann et Dante se dresse régulièrement un Freud «très barbu».

Au séminaire, on travaille entre les langues comme entre les sexes. Les textes s’éclairent à la lumière de leurs différences et de leurs traductions. L’audience, placée au bord de ce terrain d’essais, assiste à un marathon poétique et philosophique de haute virtuosité. Y participent étudiants, chercheurs, universitaires, lecteurs américains, asiatiques, africains. Tous les continents y débarquent par vagues successives, selon les aléas du temps. On y croise tous les âges, tous les sexes. Des artistes en visite, des comédiens du Soleil, des intellectuelles du Maghreb en quête de respiration; des Brésiliens curieux de celle qui lit Clarice Lispector mieux que quiconque et qui n’hésite pas, pour ce faire, à aborder leur langue.

Enseignement et théâtre aidant, un vaste réseau s’est tissé autour d’Hélène Cixous à travers le monde. Première collaboration avec Ariane Mnouchkine en 1985, L’Histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge , spectacle panoramique et mondial, met en scène les ravages et déchirements d’un petit pays victime des puissances postcoloniales, de ses voisins et de lui-même. «Nous voulûmes, écrit Hélène Cixous, en pleine dislocation, faire œuvre de remembrement, de remembrance vitale, de recueillement des membres d’un corps mis en pièces.» L’œuvre connaît un vaste retentissement. Le roi en fut informé, la petite communauté des exilés khmers vint exprimer sa reconnaissance.

Sérieux, drôle et magique

Vingt années ont passé lorsqu’une chercheuse américaine, Ashley Thompson, poussée vers le Cambodge sous l’émotion du spectacle et devenue depuis une spécialiste de la civilisation khmère, décide de proposer la pièce, traduite dans leur propre langue, aux nouvelles générations, ignorantes de l’histoire récente de leur pays. Un groupe de comédiens mené par Georges Bigot, qui avait tenu le rôle de Sihanouk autrefois, se rend sur place. Au prix d’un travail acharné, vingt-neuf jeunes villageois très peu scolarisés se transforment en comédiens et en musiciens. La pièce, créée collectivement, selon la méthode du Soleil, est présentée au public cambodgien, non sans risques car, à la même période, délibérément choisie, siège le Tribunal international qui juge les crimes commis par les Khmers rouges. En 2011, c’est le retour: la première partie du spectacle est jouée en France par les comédiens khmers. L’actuel roi Norodom Sihamoni, fils de ­Sihanouk, ne manque pas d’y assister.

Sérieux, drôle, magique, nostalgique, Les Naufragés du Fol Espoir , dernier spectacle d’Hélène Cixous, créé par le Soleil en 2010, rentre tout juste d’une tournée triomphale, avec haltes à Lyon, Nantes, Athènes, au Brésil, au Chili, puis à Vienne, à Edimbourg, à Taipei. Et aujourd’hui, voici ce coffret qui tient serrés deux livres, l’un renfermant les reproductions des tableaux du peintre belge Luc Tuymans, l’autre le texte dans lequel elle dialogue avec sa peinture, autre langue à écouter, à méditer et qui l’inspire. Elle raccompagne Luc Tuymans depuis ses successives morts; de même, elle fait Le Voyage de la racine Alechinsky (2012) après avoir déplié Le Tablier de Simon Hantaï (2005). Autant d’éblouissements, autant de textes qui s’ajoutent à une œuvre tout habitée de peinture: Paolo Uccello, Hokusai, Léonard de Vinci et surtout, infiniment, Rembrandt, dont le pinceau voilé interroge son regard.

Depuis les Groupes d’information sur les prisons, les GIP, auxquels elle participe en 1971 auprès de Michel Foucault, Hélène Cixous exerce une vigilance politique constante. Qui peut prendre la forme du théâtre, comme dans L’Indiade en 1987, succès immense, ou dans La Ville parjure en 1994, sur le scandale du sang contaminé. Mais d’autres fois, qui passe par des positions publiques directes. L’an dernier, à l’occasion du Salon du livre de Paris, en pleine campagne pour la présidentielle, le quotidien Libération lui confie la rédaction en chef de son numéro spécial. La voici en photographie, élégante, coiffée de sa petite toque brodée, entourée d’une brochette d’auteurs qui ont contribué à ce «Libé des écrivains». Leur pari, tenu: dans ces 32 pages, ne jamais prononcer le nom du président candidat! Dans l’éditorial qu’elle rédige, elle le nommera l’Ui comme Arturo, le matamore de Brecht. Elle conclut par cette adresse, son programme personnel: «Réveillons l’éthique, pansons la langue, évoquons les amis qui sont partis et que nous ne quittons pas. Inventons l’avenir.»

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Jacques Derrida

A propos d’Hélène Cixous

«H. C. pour la vie, c’est à dire…», Galilée, 2002

(p. 136)

«C’est comme si elle disait Nous n’allons pas mourir, mais si, répondrais-je. Elle sait que je dis la vérité, je sais qu’elle dit la vérité»