Hélène Cixous. Tours promises. Galilée, 256 p.

Une tour, deux tours? Celle où Montaigne aimait se retirer, ou la double silhouette morte gravée à jamais dans le skyline new-yorkais? L'une et les autres, tour à tour et non sans détour, pour le dire à la manière d'Hélène Cixous qui cède fréquemment au plaisir de jouer dans son nouveau livre, Tours promises. Un texte éminemment méditatif, grave, très souvent fortement comique. Un ouvrage d'auteur dramatique – écriture qu'elle pratique aussi – où viennent et reviennent avec leurs prévus et imprévus les acteurs fondamentaux d'une vie: le Père, la Mère, le Frère, la Fille. Méritent-ils leur majuscule? Sans doute, puisque le livre est de fiction. Sauf qu'ils sont proches, familiers, familiaux et hilarants. Selma la mère surtout, assignée au rôle indispensable, vital même, qui, avec son assurance tranquille, délimite, ancre lorsqu'on perd pied, ramène sur terre lorsque la fièvre poétique tend à s'emballer.

Vingt-huit ans ont passé depuis Venue à l'écriture, essai narratif, réflexif et lyrique où Hélène Cixous, auteur dès 1967 ou même 1964, s'explique tandis qu'entre l'écriture dans sa vie. Que se passe-t-il, se demandait-elle, d'où vient cette force qui vous met à l'œuvre et pourquoi cette œuvre adressée à l'autre? De livre en livre – elle en a rédigé une soixantaine – elle compose sa réponse. Une réponse qui enfle comme la mer est grosse, dans laquelle l'auteur nage à grandes brassées, interminablement. Et tandis qu'infatigable elle écrit, un acteur principal s'avance jusqu'à occuper progressivement toute la scène: le Livre-que-je-n'écris-pas, accompagné de ses protagonistes qui n'y figureront jamais.

Tours promises met en scène le journal intime de ce personnage Livre, convoque les comédiens et parfois échange les rôles ou leur trouve des substituts. Certains tentent d'échapper à leur sort, le Frère, par exemple, qui impose à l'auteur une défection douloureuse. Peine perdue: sous différentes espèces, et jusque dans la prière d'insérer, partout il resurgira. L'abandon, la blessure infligée, loin de se dissiper – échappe-t-on au destin? – subissent leur transmutation littéraire. Où il s'agit, non de moins souffrir, mais de souffrir plus largement et au-delà de soi. Car l'espace du Livre, ne l'oublions jamais, reste celui de la fiction. Le titre de la collection où celui-ci paraît le précise d'ailleurs joliment: «Lignes fictives».

Lignes extrêmement peuplées, pleines de rumeurs et de galopades. Où se croisent amis, aimés, textes d'écriture et de rêves. Où Fabrice passe, aveugle, en galopade, où l'Empereur et ses généraux avancent, esquissent un retrait et tombent sur l'ennemi à revers, exactement comme on écrit. L'écriture d'Hélène Cixous justement, extraordinairement plastique, savante et d'une densité acrobatique – volontairement précieuse parfois, pour le plaisir d'exercer sa virtuosité – s'est faite d'une limpidité souveraine. Infiniment irisée. Agile à parcourir la grande échelle de sa tessiture, sa très ample gamme de tonalités.

Un événement peu ordinaire, profondément troublant pour l'auteur, préside – entre autres – à l'écriture de ce livre. Il s'est produit au pied non pas d'une, ni de deux mais de quatre tours! Celles, en forme de livre de la Bibliothèque nationale de France à laquelle l'auteur s'est engagée à faire don de tout. Des caisses et des caisses de papiers, tombes grouillantes et peuplées, hantées d'une vie d'écriture. Mais d'abord, qu'est-ce que «tout», qu'est-ce que «faire don», et quelle est cette situation étrange et effrayante, un écrivain se défaisant vivant de ses fragments de passé? Lorsque s'écrit le livre, en particulier le Livre-que-je-n'écris-pas, chaque mot tourné et retourné, mais encore inépuisable, compte.

Ce livre, comment l'aborder? Comment lire Hélène Cixous? La recette, la voici: avec simplicité, directement et amicalement, parce qu'elle est proche.