Une vie de mère s’achève. Elle avait 103 ans et était sage-femme. Hélène Cixous la chante

Dans «Homère est morte...», l’auteur dit les derniers instants de sa mère, qui a nourri nombre de ses textes

Genre: Récit
Qui ? Hélène Cixous
Titre: «Homère est morte…»
Chez qui ? Editions Galilée, 224 p.

Une vie longue de 103 années pleines: tel fut le destin d’Eve qui s’est éteinte, comme par inadvertance, le 1er juillet de l’an dernier. Sa fille Hélène, qui l’accompagnait sans relâche, se trouvait pourtant tout près; mais Eve, avisant un interstice spatio-temporel, en profita pour se glisser ailleurs. «… Ainsi j’ai perdu cette très longue vie unitive au coin d’un temps sans minute», conclut Hélène, sur un ton de lassitude désolée, dans les dernières lignes d’ Homère est morte…, livre qu’elle signe avec sa mère expressément. Car, étonnante prouesse d’Eve, parmi toutes celles qui jalonnent son parcours, ce livre est d’elle, littéralement. «C’est ma mère qui l’a dicté cette dernière année (2013), sans le vouloir, sans qu’elle le veuille, sans que je le veuille», précise sa fille en prologue.

Hélène Cixous n’a fait que recopier. Prêter l’oreille, entendre les bribes de ce qui reste d’une Eve qui s’efface morceau par morceau et dont le corps n’est plus que croûte et l’esprit lambeau. S’écouter aussi, sans dresser aucun rempart, par volonté lucide et précise de ne perdre aucune miette, même la plus crue, de cette vie extrême qui la nourrie. Harassée mais tout autant soulevée par l’impérieuse nécessité de maintenir quotidiennement Eve en vie. La mère et la fille sauvées de minute en minute à chaque palpitation entre les mots, à chaque passerelle lancée entre les langues sur lesquelles elles voguent selon les climats intérieurs. Portées par le chant; délivrées, et les lecteurs avec elle, par la littérature.

Alors, quel grand récit héroïque que cette fin à rebondissements d’Eve! L’épopée se déroule en chambre. L’aède a-t-il besoin d’autre espace que celui, immense, du rêve pour invoquer les dieux et que s’élève jusque vers eux le grand fracas des batailles livrées et perdues? Pour dire les mystères et les gouffres qui s’ouvrent sous chaque pas? Pour rapporter les terreurs, les combats, les brèves lueurs, les grandes défaites? Voici donc Eve, «femme comme toi, comme moi, comme nous», dirait Hélène Cixous, gisant désormais et à bout de souffle, aussi vieille, aussi nourricière et fondatrice qu’Homère, notre mère à tous.

Est-elle vraiment morte le jour où, selon l’avis publié, «Eve s’est évadée»? C’est compter sans la fille. Ou, pour prolonger la métaphore, sans les filles dont, incarner et continuer, mettre au monde et le rappeler, reste par essence la fonction. D’ailleurs, qu’est-ce que vie et qu’est-ce que mort? Où commencent et finissent l’une et l’autre? A chacune des étapes de la geste qu’elle observe minutieusement, élevant le trivial à la hauteur la plus philosophique, Hélène Cixous fait retentir les échos de ses auteurs amis. Appelant pour l’accompagner, l’envelopper, la réchauffer alors qu’elle se glace, les grands écrits qui font la beauté du monde. Cependant qu’elle poursuit avec Eve le dialogue du premier jour.

Quel personnage Hélène Cixous tient là! Tout de bon sens pratique et de verdeur, ce dont l’écrivain se délecte et s’alimente allègrement. Fortement ancrée dans l’humus des vivants, nullement impressionnée par le statut de grand auteur de sa fille qu’elle ramène résolument à l’étage de la terre lorsque celle-ci, faussement, s’en écarte. Les pages de ses carnets couverts de notes et de croquis, reproduites en fac-similé dans le livre, en attestent: Eve fut entièrement, profondément sage-femme; des milliers de nouveau-nés en Algérie ont vu le jour entre ses mains. A la manière de Socrate, elle montre ce métier à Hélène, qui en fera bon usage littérairement.

Tardivement entrée dans la très vaste œuvre d’Hélène Cixous, dit-on. Sauf qu’Eve y donne de la voix tout le temps, sur un ton et des inflexions particulièrement audibles dans les pièces destinées au Théâtre du Soleil. Elle y parle, jusqu’au sublime, le langage d’une femme ordinaire. Celle qui se vante de savoir choisir les plus beaux poireaux, et de les payer au meilleur prix, au marché. Celle qui, cohabitant sereinement avec ses contradictions, compte systématiquement ses sous mais pas son affection, ni sa solidarité. Eve tient le plus nécessaire des emplois classiques, celui du comique dans la tragédie. Un rôle de résistance.

Même si elle n’y est pas conviée tout de suite, elle peuple sans ambages les textes d’Hélène Cixous. Jusqu’au jour de 1999 où elle surgit d’autorité dans Osnabrück, la ville où elle naquit en vérité. Remontée du temps, histoire des commencements, long périple dans les profondeurs du monde maternel, celui des familles juives aux filiations tronquées par la déportation et dont il faut assurer la survie à tout prix par l’énonciation; mieux, par le récit. Onze années plus tard, paraît cet autre écrit, Eve s’évade, avec en sous-titre: La Ruine et la Vie, qui oscille et danse sur le fil de la séparation.

Voici la réponse vitale et poétique d’Hélène Cixous, décidée à l’heure de cette douleur inextinguible, la mort de son jeune père, Georges. Tout enfant, il avait fallu alors composer. Différer cette séparation en la reconnaissant attentivement comme on reconnaît un terrain, pour l’occuper ensuite entièrement. Pour en faire sa substance et son écriture. En attendant que survienne ce moment sans mesure où toutes les frontières s’effacent. Et «c’est là que je veux rester», écrit-elle. Pour ajouter aussitôt: «Je passe.» Car ce moment de dénouement, celui où le corps se détache, n’est pas le sien mais celui d’Eve.

Avant ce livre, il y en a eu d’autres, quantité d’autres. Hélène Cixous publie comme elle respire, lancée dans une course d’endurance pour dire à la lettre près comment la vie s’écoule et comment elle tient bon, pour la retenir de telle sorte qu’elle se gonfle de sens, pour que ce qui fuit devienne eau de source. D’ailleurs, voici que le temps d’écrire ces lignes, un nouveau livre d’un bel ivoire Galilée est advenu, Insurrection de la poussière, fabriqué à deux, elle avec l’artiste Adel Abdessemed, suivi d’une Correspondance, récit d’une intimité artistique dessinée à traits de charbon par l’artiste franco-algérien A. A., tracée à la main par l’écrivain H. C.

Ainsi, presque pas de temps d’arrêt dans cette écriture mais un fleuve et ses méandres, ses galets, ses ensablements. Un long tissu avec nodosités, traces de doigts et imperfections, lacéré de déchirures savantes par lesquelles la lumière se fait jour. A prendre par tous les bouts. Un livre dans l’autre, des livres pleins de l’écho de ceux des autres et des siens. Des textes qui invitent à chanter à l’unisson. Piège de la séduction auquel il est recommandé de succomber puis de le surmonter. Pour mieux entendre Hélène Cixous, s’écouter, écouter, l’écouter.

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Hélène Cixous

«Homère est morte...»

«Ce n’est pas le livre que je voulais écrire. Je ne l’écris pas. C’est ma mère qui l’a dicté, cette dernière année (2013), sans le vouloir, sans qu’elle le veuille, sans que je le veuille»