Dans le petit salon de thé où elle a donné rendez-vous, à deux pas de la Maison-Blanche, personne n’a l’air de se douter que la jeune femme souriante que nous interviewons est une altesse. Elevée en «princesse», comme elle le raconte elle-même, dans une famille de l’aristocratie qui régnait jadis sur le Liberia. Titulaire aujourd’hui du plus prestigieux des postes au plus prestigieux des quotidiens américains: correspondante du New York Times à la Maison-Blanche. A sa couronne vient de s’ajouter le Grand Prix des lectrices de Elle, décerné hier, pour son livre autobiographique, La Maison de Sugar Beach, paru chez Zoé (voir ci-dessous). Le récit de son enfance dorée au Liberia, qui s’est achevée dans les massacres de Samuel Doe, l’exécution de son oncle, et le viol de sa mère.

Helene Cooper suit Barack Obama pour le New York Times depuis le lendemain de son élection, en novembre 2008. Parce qu’il fallait un journaliste noir pour couvrir le premier président noir? Elle rit: «Je me le suis demandé moi-même, avoue-t-elle. Et, de fait, auparavant je couvrais Condoleezza Rice au Département d’Etat… Mais le chef du bureau, noir lui aussi, qui m’a nommée, est vraiment quelqu’un qui ne voit pas la couleur de peau. Ce qui a joué, c’est peut-être plutôt le fait que je viens d’Afrique, on a dû penser que cela me ferait une affinité avec Obama.»

Bientôt quatre ans plus tard, la minuscule salle de presse de la Maison-Blanche, où les correspondants ont chacun le droit à un recoin de bureau, reste un univers très blanc, et plutôt masculin, où Helene Cooper fait plutôt exception. «Ce qui la distingue, c’est d’abord qu’elle écrit très bien, dit son collègue et concurrent du Washington Post, Scott Wilson. Je me souviens encore de sa description des robes lors d’un dîner d’Etat, je ne pouvais plus lâcher son récit! Mais elle a aussi de très bonnes sources. Je suis toujours inquiet de ce qu’elle a appris quand je vois sa signature à la une du New York Times. Quand tous les correspondants à la Maison-Blanche écrivent la même chose, 99% du temps, elle est capable d’articles très différents, en y mettant une touche souvent personnelle.»

Entre l’Afrique et les Etats-Unis, l’histoire d’Helene Cooper et de sa famille a fait tant d’allers-retours qu’on ne sait plus très bien où tout a commencé. En 1966, elle naît à Monrovia dans une famille de «Congos», les descendants d’esclaves libérés aux Etats-Unis et envoyés reconquérir leur continent d’origine. Ses ancêtres furent parmi les premiers débarqués des Etats-Unis avec pour tâche de «coloniser» le Liberia. Jusqu’à l’âge de 14 ans, son enfance est donc celle d’une princesse, dans l’incroyable «maison de Sugar Beach», aux 22 pièces, sols en marbre et multiples domestiques. C’est là que sa mère est violée par les soldats de Samuel Doe, qui prend le pouvoir en 1980, juste avant que la famille ne réussisse à s’enfuir aux Etats-Unis et échoue dans un petit appartement dans le Tennessee, puis en Caroline du Nord.

Au Liberia, elle a directement vécu l’une des tragédies de l’histoire africaine, mais c’est aux Etats-Unis qu’Helene Cooper a soudain ressenti sa vocation de journaliste, en découvrant l’enquête du Watergate qui a mené à la démission du président Nixon. «Depuis, j’ai un peu perdu de mon idéalisme, dit-elle en souriant. Je ne suis pas devenue une grande investigatrice. Mais j’aime ce métier où l’on rencontre sans cesse des gens différents, on ne s’ennuie jamais! Un jour, tu écris sur les Russes en Géorgie, puis tu te retrouves en Afghanistan ou dans un lycée de l’Ohio pour discuter politique avec les étudiants…» Le 2 mai 2011, un dimanche soir à 22h34, Helene Cooper est aussi la première à annoncer sur le site du New York Times l’assassinat d’Oussama ben Laden. Elle était de permanence ce soir-là, rappelle-t-elle modestement, et un photographe du journal lui avait donné un tuyau. Elle appelle ses informateurs à la Maison-Blanche pour tenter d’avoir confirmation que Ben Laden a bien été pris, et l’une de ses sources finit par lui glisser: «Tué. Pas pris.»

Sait-on pour autant ce qui se trame à la Maison-Blanche? «Non, je pense qu’on apprend à peine 1% de ce qui se passe vraiment, évalue Helene Cooper. Cela me fait penser à mes débuts au Providence Journal, un quotidien local du Rhode Island. Tous les soirs, il fallait appeler les 39 commissariats de police de la région pour demander s’il ne s’était rien passé d’important. Un policier a fini par m’avouer: «Même si nous avions un cadavre criblé de balles à nos pieds, nous répondrions que tout est tranquille…» Aussi prestigieux soit-il, le travail d’un correspondant à la Maison-Blanche consiste pour beaucoup à attendre des heures pour des contrôles de sécurité ou à assister à des «briefings» quotidiens, où les conseillers du président vendent la soupe présidentielle. «La pire des pertes de temps, résume-t-elle. Une grande partie de notre travail consiste à trancher dans toute cette com pour essayer de savoir ce qui se passe réellement.»

Toute à son travail, Helene Cooper n’a pas fondé de famille. «Ce n’est pas que je n’aie pas voulu, dit-elle. A 30 ans, j’étais sans cesse en voyage. A 40, je me suis dit: «Si tu veux avoir un enfant, il faut s’y mettre!» Mais je ne me sentais pas non plus forcée de le faire. Maintenant, ma sœur Marlene, qui habite en face de chez moi à Alexandria [ndlr: une banlieue de Washington] a un garçon de 2 ans. Il fait vraiment la joie de mon cœur!» Sa mère habite aussi à côté: la petite famille s’est, en partie, reconstituée.

Helene Cooper ne dira pas pour qui elle vote. C’est même l’une des rares questions qui semblent la choquer: «Chez vous, les journalistes disent pour qui ils votent? Ici, ça nous ferait perdre toute crédibilité.» Elle n’est certainement pas sans sympathie pour Obama, «l’un des rares politiques capables d’aller au-delà de ses arguments préparés à l’avance. On sent qu’il a vraiment réfléchi à ses dossiers. Mais il est aussi très froid, il n’aime certainement pas les journalistes. Quand il vient vers nous, on peut voir à son expression qu’il se dit: «Allez, je dois encore aller parler à ces crétins.»

Que Barack Obama soit réélu ou non, elle compte quitter son poste à la Maison-Blanche après les élections de novembre, pour écrire un nouveau livre, une biographie politique d’Ellen Johnson Sirleaf, la présidente du Liberia. Pourquoi pas plutôt un livre sur les responsabilités américaines dans les atrocités commises par Samuel Doe puis Charles Taylor au Liberia? «J’en veux aux Etats-Unis qui étaient derrière le coup d’Etat de Samuel Doe, et j’ai bien pensé aussi m’intéresser aux relations de Taylor avec la CIA, acquiesce-t-elle. Mais ce n’est pas le livre que je veux faire pour le moment. Plus tard peut-être.»

«Je pense qu’on apprend à peine 1% de ce qui se passe vraiment à la Maison-Blanche»