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Ellen Johnson Sirleaf, alors activiste contre le gouvernement de Samuel Doe, à sa sortie de prison en 1986 à Monrovia.
© Ellen Johnson Sirleaf via Getty Images

Livres

Helene Cooper et la révolution des femmes du Liberia

Dans «Madame la présidente», Helene Cooper raconte l’odyssée d’Ellen Johnson Sirleaf, première présidente du Liberia. Une victoire rendue possible par l’extraordinaire engagement des Libériennes. Helene Cooper est invitée au Salon du livre et de la presse de Genève

Lire Helene Cooper, c’est mettre des visages, des sons, des mots sur un pays longtemps synonyme de violence extrême: le Liberia. Dans Madame la Présidente (Zoé), Helene Cooper raconte l’odyssée d’Ellen Johnson Sirleaf qui est devenue présidente du Liberia en 2005 et qui vient de quitter le pouvoir, en janvier 2018, après deux mandats. Au sortir de quatorze années d’une guerre civile qui avait plongé le pays dans les abîmes, rendu banal le viol collectif des femmes et transformé les enfants en soldats drogués et sanguinaires, Helene Cooper Sirleaf, haute fonctionnaire internationale, diplômée d’Harvard, a su s’imposer face aux anciens seigneurs de guerre grâce au soutien massif des Libériennes.

Enfants-soldats

Comme le raconte si bien Helene Cooper, la guerre avait transformé les femmes en vendeuses de marché, qu’elles soient éduquées ou pas, riches ou pauvres. Sur les trottoirs de Monrovia, elles vendaient de la farine, des cubes de bouillon, des noix de cola. Ce sont ces femmes, qui avaient tout bravé pour nourrir leur famille, tout enduré pour maintenir un semblant de vie normale dans le tsunami de la guerre, ce sont ces femmes qui ont vu leurs garçons de 8 ans se faire enlever pour devenir enfants-soldats shootés aux amphétamines, ces femmes qui ont subi maintes et maintes fois des viols collectifs qui se sont levées en masse pour élire la première femme présidente du continent africain.

Petite fille libérienne

Pourquoi Helene Cooper, journaliste au New York Times, correspondante à la Maison-Blanche puis au Pentagone, reporter ayant gagné le Prix Pulitzer, s’intéresse-t-elle à la vie de Madame, pour reprendre le surnom respectueux que les Libériens emploient pour désigner Ellen Johnson Sirleaf? Pourquoi ce livre qui met en lumière ce qui reste si souvent négligé, le rôle des femmes dans les transformations sociales, dans la survie d’une société soumises aux pires exactions? Tout simplement parce qu’avant de devenir une journaliste parmi les plus réputées aux Etats-Unis, avant de devenir Américaine, Helene Cooper a été une petite fille libérienne qui doit sa survie à une femme, sa mère.

Cette enfance africaine, Helene Cooper l’a racontée dans La maison de Sugar Beach: Réminiscences d'une enfance en Afrique (Zoé, 2011), un récit qui a figuré longtemps sur les listes des meilleures ventes aux Etats-Unis et qui a obtenu en France le Prix des lectrices de Elle, catégorie Document. Il a fallu de longues années à Helene Cooper pour regarder en face son enfance privilégiée dans le Liberia des années 1970 et 1980. A ce moment-là, le pays est toujours sous domination du Congo, la caste des descendants d’esclaves noirs américains affranchis qui ont accosté sur le sol du futur Liberia en 1820. L’origine du cauchemar libérien à venir se situe là, dans le projet de la Société américaine de colonisation de débarrasser le sud des Etats-Unis des esclaves affranchis en les renvoyant en Afrique fonder une colonie.

Versets bibliques

Comme le rappelle Helene Cooper, dans ses livres et dans plusieurs articles, 80 esclaves affranchis (parmi eux, un aïeul d’Helene Cooper) et trois hommes blancs ont embarqué sur l’Elisabeth dans le port de New York, le 6 février 1820. Durant la traversée, seuls les Blancs dormaient dans des lits. A l’arrivée sur les côtes africaines, les populations des ethnies krahn, gio et vai ont vu débarquer ces hommes d’origine africaine, habillés à l’occidentale, qui n’avaient que des versets bibliques à la bouche. Les Krahn, les Gio et les Vai ont vite compris que sous les refrains missionnaires et les demandes d’achat de terres se cachait un projet de prédation pur et simple. La lumière divine ne suffit pas: les terres du futur Liberia furent prises par les armes. Les nouveaux colons établirent la même société qu’ils venaient de quitter mais cette fois-ci, ils étaient les maîtres plénipotentiaires. Les populations autochtones furent réduites en servage.

Villa en Espagne

Ce qu’Helene Cooper raconte dans La Maison de Sugar Beach, c’est le monde des Congos, le sien, celui des descendants des colons arrivés cent cinquante ans plus tôt. Maison de 20 pièces face à la mer dessinée par un architecte danois, villa en Espagne, études prévues en Angleterre ou aux Etats-Unis: la petite Helene Cooper menait la vie des princesses congos, bardées de privilèges, en toute insouciance, en toute innocence. Cet aveuglement, elle n’a cessé beaucoup plus tard d’essayer de le comprendre. Comment n’a-t-elle pas perçu, tout enfant qu’elle était, l’injustice criante dans laquelle elle baignait?

Les domestiques sont partis

Le 12 avril 1980, un coup d’état mené par Samuel Doe, de l’ethnie krahn, a renversé ce monde-là. Avec un déferlement de violence qui stupéfia, déjà. Les Congos fuyaient, se terraient ou mouraient. Le 14 avril au matin, Helene Cooper, qui allait sur ses 14 ans, s’aperçoit au réveil que tous les domestiques étaient partis. A part elle, il ne reste dans la grande maison que sa mère, sa petite sœur et sa sœur adoptée. Le père, divorcé, vit ailleurs. Les chiens se sont mis à aboyer: une camionnette remplie d’insurgés arrivait. En échange de la vie de ses filles, la mère accepte de descendre à la cave et de subir un viol collectif. Quelques semaines plus tard, quand l’avion qui doit les mener aux Etats-Unis a enfin décollé, Helene se souvient d’avoir vu la poitrine de sa mère monter et descendre à toute vitesse. «Ma mère pleurait pour la première fois depuis le coup d’état», écrit-elle.

Durant les vingt ans qui suivront, Helene Cooper refoulera son enfance libérienne. La jeune femme a soif de se fondre dans la société américaine. Devenue journaliste, elle ira dans tous les pays sauf en Afrique. En 2003, pendant un reportage en Irak, elle passe très près de la mort. C’est alors que le passé est remonté. Cette année-là, le Liberia sortait tout juste de la guerre. C’est un pays en lambeaux qu’elle retrouvera, enfin.

Chantier de fouilles

De ces retrouvailles naîtra le besoin d’écrire des livres comme on ouvre un chantier de fouilles. Exploration intime d’abord et puis, aujourd’hui, le récit de la révolution des femmes libériennes au début des années 2000. Car cette biographie d’Ellen Johnson Sirleaf, fruit d’interviews avec la cheffe d’état alors en poste et avec de nombreux protagonistes du livre, va dans le détail de cette prise de conscience collective féminine: seule une femme pouvait œuvrer contre le retour au carnage. La passionnante reconstitution de la façon dont les vendeuses du marché se sont mobilisées pour convaincre les femmes dans les campagnes d’aller s’inscrire sur les listes (comme la mise sur pied d’un système de garde des enfants pendant leur absence) relève du travail d’histoire.

Suivre le parcours d’Ellen Johnson Sirleaf c’est aussi découvrir de l’intérieur le Liberia, des années noires aux années d’espoir des mandats de Sirleaf qui sera critiquée notamment pour avoir placé ses fils à des postes clés du pouvoir. On suit ses combats pour l’allégement de la dette (l’auteure parvient à le rendre palpitant, ce qui est un vrai tour de force) puis contre le virus Ebola.

La journaliste des arcanes du pouvoir américain a su trouver la juste distance par rapport à, respectivement Madame la Présidente, au Liberia et aux Etats-Unis, distance rendue possible par la double appartenance, la double lecture. On referme le livre en sachant que le mot «Liberia» ne résonnera plus jamais de la même façon et avec la conviction d’avoir partagé une leçon de courage et d’engagement pour la vie.


Helene Cooper est invitée au Salon du livre et de la presse de Genève, à Palexpo, pour trois rencontres avec les lecteurs, entre le 28 et le 29 avril.

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