C’est un paysage bucolique et anxiogène de zones périurbaines cernées de montagnes. On peut se croire aux alentours de Genève. C’est un monde dans lequel il ne fait pas bon vivre. Il est hanté de factions rivales qui en décousent avec violence. Chevelus au regard dément, amazones fanatisées, nabots haineux, thugs en survêt de sport… Ils s’entre-tuent à coups de bâton ou de fusil, crucifient des bipèdes gélatineux sur des pylônes ou vaquent à des occupations triviales comme acheter un SUV ou manger des tacos…

Faut-il donner un nom, attribuer une fonction aux personnages inquiétants de SUV, déterminer précisément quelles réalités contemporaines leurs errances mortifères traduisent, ou juste se laisser porter par ce récit sans textes ni couleurs? Helge Reumann préconise la seconde approche. «L’absence de sens fait sens, estime-t-il. Ce que je fais est très intuitif. Je ne veux pas que ça devienne trop cérébral, ni symbolique. J’essaie de brouiller les pistes, de provoquer une sorte de vertige chez le lecteur. Qu’il ne saisisse pas tout à fait ce que je veux dire – et que je ne saisis pas moi-même...»

Cette dystopie a reçu l’automne dernier le Prix Töpffer Genève pour son écriture graphique très forte, son humour grinçant et son esthétique rigoureuse, entre bande dessinée et art contemporain.

Chaos interstitiel

Helge Reumann n’est pas un gros vendeur, mais il est respecté jusqu’aux Amériques. Figure de la bande dessinée contemporaine, il enseigne à la HEAD, dans l’option Image/Récit. Il a son atelier dans les étages supérieurs de L’Usine, dans la continuité de la Genève alternative qu’il a assidûment fréquentée durant son adolescence.

J’essaie de brouiller les pistes, de provoquer une sorte de vertige chez le lecteur. Qu’il ne saisisse pas tout à fait ce que je veux dire – et que je ne saisis pas moi-même...

Helge Reumann

Ce vaste espace, avec vue imprenable sur le quai du Seujet et le Rhône filant vers la mer, combine le désencombrement spartiate et un rien de chaos interstitiel. Cette vacuité correspond à un idéal. «J’hésite toujours à acheter un nouveau truc. Ce n’est pas par pingrerie, j’ai l’«anti-Diogène». J’aime vivre avec le moins de choses possible. Juste un vélo, une table, quatre chaises…»

Un rapide inventaire permet de répertorier un lit de camp pour l’indispensable sieste. Des haut-parleurs pour la musique, car Helge Reumann travaille toujours en musique, de préférence électronique ou instrumentale; il a même joué de la guitare mais la perspective des tournées l’a découragé – «Il faut être un athlète et supporter l’alcool… Je ne sais pas comment font les musiciens. Après trois concerts, je serais rentré à la maison».

L’Elvis Studio abrite encore trois tables rudimentaires (planche sur chevalets). Une scie à bois électrique, car l’artiste, à l’instar des peintres médiévaux, peint sur bois, ce support dont il subodore la pérennité. On remarque quelques livres, dont The Complete Book of Guns, une biographie d’Alan Moore, le génial scénariste anglais dont il est grand fan, un ouvrage sur Le Nombre d’or. Posés contre le mur, des tableautins où quelques blobs issus de la géométrie des fluides rencontrent un vieux chalet. Et encore un tas de cailloux et une mâchoire animale… Helge Reumann pratiquerait-il d’obscurs cultes paléolithiques?

«Mais non, c’est pour faire des modelages», rigole-t-il. Soulevant une bâche, il révèle une théorie de sculptures en silicone représentant des hangars semblables à ceux avec lesquels Amazon gâche le monde. «La forme de la pierre permet de créer des reliefs aléatoires reproduisant ceux de la nature. La mâchoire marche moins bien, on a l’impression qu’un animal a mordu dans le master.» Il admire les confrères produisant un album annuel mais, redoutant l’aspect fastidieux de la bande dessinée, ces longs mois passés à dessiner les mêmes personnages, il s’aère volontiers sur le versant de la peinture, de la sculpture et des installations.

Cruauté sarcastique

A l’âge de 5 ans, Helge Reumann a su qu’il consacrerait sa vie au dessin quand il a découvert Les Proverbes flamands, ce tableau de Bruegel dont la cruauté sarcastique semble aujourd’hui encore irradier SUV. Sinon il recopie inlassablement les bandes dessinées, avec une prédilection pour Tintin. A l’adolescence, nouveau flash: ouvrant le magazine Zoulou, il tombe sur une double page de Charles Burns, une star des comix américains qui, des années plus tard, écrira la préface de Black Medicine Book. L’univers de Métal hurlant s’ouvre. Le jeune Helge passe de Boule & Bill à Heilman, d’Al Voss, dans lequel «un hard rocker couvert de croix gammées éjacule sur le public», se souvient-il, encore troublé.

Membre underground mais éminent d’une communauté assurant à Genève son statut de ville de la bande dessinée, Helge Reumann revendique des influences nordiques et anglo-saxonnes, pas forcément mainstream, comme le Suédois Gunnar Lundkvist, «400 fans par pays, jamais plus, c’est pour happy few», l’auteur de Klas Katt, un chat noir neurasthénique. Du côté de la BD franco-belge, il cite Marchalot ou Pierre La Police, qui ne sont pas non plus des têtes de gondole. Au dernier moment, cet émule de David Lynch, dont il goûte l’humour et l’onirisme détraqué, rajoute une petite précision sur le ton de la confession: «J’aime aussi Les Schtroumpfs, les bandes dessinées où les personnages se ressemblent tous, interchangeables et sans identité propre.»


Profil

1966 Naissance à Uster (ZH).

1996 Création de l’Elvis Studio avec Xavier Robel et Marc Salmaso et bourse de l’Office fédéral de la culture trois ans plus tard.

2002 Prix Töpffer Genève pour «Bagarre».

2017 «Black Medicine Book».

2019 Prix Töpffer Genève pour «SUV».


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