Exposition

Henri Fantin-Latour, peintre inclassable du XIXe siècle

Le Musée du Luxembourg présente à Paris 120 œuvres du portraitiste de Delacroix, Baudelaire, Manet, Verlaine ou Rimbaud, un antimoderne ami de la modernité

L’histoire de l’art du XIXe siècle est un récit héroïque où les «vrais» artistes s’opposent au conformisme et à la servitude au nom du droit des individus à créer selon leur désir. De Delacroix à Van Gogh en passant par Courbet, Manet ou Monet, ils risquent leur carrière, ils défient le bon goût, ils inventent un art sans concession même s’ils souffrent parfois d’en payer le prix. Il y a les bons, ceux qui inventent la modernité et préparent les temps qui viennent, le XXe siècle et ses révolutions artistiques. Il y a les mauvais, les conservateurs, les vendus aux pouvoirs de l’État et de la finance, les académiques, les pompiers dont les allégories dénudées et les peintures de batailles flattent la libido cultivée.

Ami des modernes sans être l’ennemi des officiels

Dans ce récit, un modeste tenace attaché aux anciens genres picturaux comme le portrait la nature morte voire l’allégorie dénudée, un peintre aux lumières douces, aux toiles sans aspérité, qui est l’ami des modernes sans être l’ennemi des officiels, ne peut occuper qu’un strapontin. Henri Fantin-Latour (1836-1904) admirait Delacroix dont il fit un portrait célèbre et reproduit de nombreuses fois dans les manuels d’histoire. Il admirait Courbet dont il vit l’immense toile intitulée L’Atelier du peintre dès sa première présentation publique en 1855, visite à laquelle doivent ses tableaux les plus connus, les portraits de groupe comme Hommage à Delacroix (1864), «Un atelier aux Batignoles» (1870) où figurent notamment Monet, Renoir et Manet dont il était proche, «Un coin de table» (1872) où l’on voit Verlaine et Rimbaud, et «Autour du Piano» (1885) avec Chabrier et d’Indy.

Une idée de la nuance

Mais Henri Fantin-Latour n’était pas romantique. Il n’avait pas le goût des combats formidables. Il détestait la peinture de plein air et rien dans ses toiles et dans ses sujets n’insultait la moralité. Le Musée du Luxembourg lui consacre une exposition dont les quelque 120 œuvres permettent de se faire une idée de ce que donne la nuance en art. Aucun fracas, une teinte chaude un peu lourde, des fleurs précises et frémissantes, des visages calmes et recueillis dans un amour de la vie simple, ici et là une pincée de grandiloquence et, seule occasion de se laisser surprendre, des photographies de nus dont Fantin-Latour était collectionneur compulsif et dont il tirait des dessins et des toiles.

«L’œuvre d’Henri Fantin-Latour est inclassable.» Cet avertissement est la première ligne de la préface du catalogue de l’exposition. Il est naturellement suivi de nombreuses explications sur le petit nombre d’expositions consacrées à Fantin-Latour et sur l’importance de celle-ci. Mais c’est une déclaration d’impuissance à saisir la place d’un artiste en marge des classements canoniques de l’histoire de l’art des XIXe, XXe et XXIe siècle. Où mettre ceux qui n’étaient ni romantiques, ni impressionnistes, ni expressionnistes, ni abstraits, ni surréalistes, constructivistes, minimalistes, pop-artistes, ni même contemporains, ce qui est la plus paradoxale des catégories historiques? Autant dire que le fait de n’appartenir à aucune école, à aucun mouvement sans avoir tenté d’en fonder un pour soi-même est une originalité suffisante pour allonger la liste des inclassables. Mais peut-on l’être tout en étant digne d’intérêt?

L’art pour l’art

Fantin-Latour a très vite excellé dans l’art du portrait et de la nature morte. À moins de trente ans, il obtient ses premiers succès et se fait connaître en Angleterre. Il n’ignore rien des batailles qui se livrent autour de lui et il a des liens serrés avec ceux qui les mènent puisqu’il en fera des sujets de peintures où il en représente les protagonistes. Mais il semble traverser cette époque de contradictions en spectateur. «La Peinture est mon seul plaisir, mon seul but», disait-il déjà en 1855, à l’âge de 19 ans. D’autres auraient pu le dire, et l’ont peut-être dit, comme si c’était un slogan de combat. Henri Fantin-Latour constate simplement ce que la peinture est pour lui. Il en fait, il ne peut que faire cela et c’est son plaisir. Que demander de plus?

C’est précisément le problème posé par l’œuvre de Fantin-Latour à notre vision de l’art qui demande plus, qui refuse de se contenter qu’il soit sa propre finalité et une source de plaisir, qui a remplacé le service de la foi et de la puissance par le service des idées ou des idéaux. L’exposition du Musée du Luxembourg met cette vision en porte-à-faux. Elle met le visiteur en demeure de répondre lapidairement «parce que» à la question «pourquoi?». Il n’y a pas d’autre raison à cette peinture que le fait qu’elle a été peinte.

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Ce n’est pas faire tort à la grandeur des grands artistes, ceux qu’admirait Fantin-Latour comme Manet par exemple, de penser qu’il existe une énorme part de la création artistique qui échappe à l’exigence de l’usage social, de l’utilité morale et de la finalité exogène. Et que beaucoup de ceux qui tiennent des discours, qui signent des manifestes, qui fixent à leurs œuvres des buts comme si elles n’étaient pas dignes d’en être un, appartiennent en réalité à ceux pour qui faire œuvre est leur seul plaisir et leur but. Est-ce dire qu’ils sont inclassables? Qu’ils le soient ou qu’ils puissent l’être ne vient pas forcément de leur insuffisance, mais de la faiblesse des classements.


«Fantin-Latour. A fleur de peau», Musée du Luxembourg, Paris, jusqu’au 12 février. www.museeduluxembourg.fr

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