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Henri Guillemin fait un carton sur YouTube

L’historien connaît une gloire posthume grâce au Web. Ses émissions, dont plusieurs de la TSR, atteignent plusieurs millions de vues. Pourquoi un tel engouement?

Henri Guillemin fait un carton sur YouTube

L’historien connaît une gloire posthume grâce au Web. Ses émissions, dont certaines de la TSR, atteignent plusieurs millions de vues. Pourquoi un tel engouement?

L’historien qui nous emportait dans sa fougue; le conteur qui, seul et sans notes face à la caméra, réhabilitait Robespierre et ridiculisait Bonaparte en l’attaquant en dessous de la ceinture; l’amoureux de Victor Hugo, Jules Vallès et Bernanos mais le contempteur de Benjamin Constant, «un arriviste», de Gide, «une boursouflure», ou de Malraux, «un cabotin»; l’impétueux professeur dont le doigt levé et la voix profonde pouvaient faire peur aux enfants, oui, Henri Guillemin, mort en 1992 à 89 ans, connaît aujour­d’hui un immense succès posthume grâce à YouTube, et aux archives de la TSR où il a œuvré de 1958 à 1973.

Sur le Web, ses conférences, vidéo ou audio, font des millions de vues, en particulier chez les jeunes. Il faut dire que l’éventail des curiosités de cet érudit était si large qu’il n’est pas difficile d’y trouver son miel: la littérature, celle du XIXe siècle surtout, la Révolution française, la Commune, la montée du fascisme en France, Jeanne d’Arc, l’affaire Jésus, l’histoire méconnue de la Banque de France, les révolutionnaires russes ou le colonialisme. En tout, une centaine de conférences et une soixantaine de livres.

Très populaire en Suisse où ses émissions TV étaient religieusement regardées, ce Français de Mâcon (une rue porte son nom) est resté relativement peu connu en France, où il fut longtemps interdit de télévision, sous Pompidou et Giscard, qui le jugeaient trop iconoclaste.

Détestant les mondanités parisiennes, peu sensible aux honneurs, Henri Guillemin préférait vivre à Neuchâtel, une ville tranquille avec une belle bibliothèque, une ville surtout où sont déposées les archives de la correspondance de Jean-Jacques Rousseau, son auteur préféré. Car avant de se passionner pour l’histoire, Henri Guillemin a fait Lettres. Normalien et agrégé, il enseignera d’abord au Caire, puis à Bordeaux, qu’il doit quitter en 1942 à la suite d’une dénonciation dans le journal Je suis partout. Henri Guillemin était gaulliste à l’époque et connaissait les filières pour faire sortir certains de ses étudiants de France. Il se réfugie en Suisse, «un pays capitaliste, mais intelligent car il a su ne pas créer de misère», où il restera jusqu’à sa mort en 1992, occupant pendant plusieurs années le poste de conseiller culturel à l’ambassade de France à Berne.

Pour celui qui fut critique littéraire, un livre était avant tout une déposition, le témoignage d’un auteur sur son époque. Cette approche, plus humaine qu’esthétique, le conduira tout naturellement à l’histoire. En étudiant Hugo, il s’intéresse au coup d’Etat du 2 décembre 1851; en révisant son jugement sur Zola, à l’affaire Dreyfus; en se penchant sur Lamartine, à la Révolution de 1848. Les historiens professionnels contesteront toujours sa méthode et l’accuseront de faire de l’anti-histoire: trop de parti pris, d’implication, d’interprétation. Honnête en dépit de son impétuosité, il disait: «Les faits ne sont pas des objets. L’histoire est une aventure humaine. Je travaille sur des documents, rien que des documents, après c’est une affaire d’interprétation. Je ne suis pas objectif, mais je suis honnête.» Il reconnaîtra s’être trompé parfois, emporté par sa ferveur de gauche.

Vingt-trois ans après sa mort, qu’est-ce qui peut tant plaire à la jeune génération qui le découvre? A revoir plusieurs de ces vidéos, on comprend. Henri Guillemin mouil­lait sa chemise, sa cravate et sa pochette. Dans les années 70, en plein structuralisme, lire une œuvre à la lumière de son auteur était une hérésie. Il n’a pourtant fait que ça, parfois de manière très inspirée (Bernanos, Claudel, Flaubert), parfois de manière assez mesquine, traquant la faute de l’auteur pour mieux jeter l’œuvre. Par exemple, Vigny, dont il avait découvert qu’il avait été indicateur de police. Ses analyses littéraires étaient des filatures. Il y a du Simenon, en lui, même physiquement.

Mais surtout, ce qui saute aux yeux, c’est son enthousiasme, son érudition, son goût pour la citation, son talent d’orateur, appris, paraît-il, avec Maurice Chevalier. Il s’emporte, s’énerve, s’émeut, parfois jusqu’aux larmes, prend le spectateur à témoin, met de la chair sur des faits, s’identifie parfois à ses sujets, Jaurès ou Lamartine, qui ont su «résister aux tentations vulgaires pour des tentations plus grandes». Il y a de l’autoportrait dans chacune de ses études. Citant Flaubert, il pense que «c’est notre cœur que nous délayons dans l’œuvre».

Mais ce qui fait aussi revenir Henri Guillemin au premier plan, ce sont ses convictions qui collent à l’époque. Dans un bel entretien avec Claude Torracinta et Guy Dumur en 1971, il dit sa haine de l’argent quand il n’est pas le fruit du travail et le malheur de l’Occident à assister, passif, au fait que «quelques petites mains détiennent tout». Il se place du côté des petites gens, des damnés de la terre, et cite volontiers la philosophe Simone Weil: «Croire à l’histoire officielle, c’est croire des criminels sur parole.»

S’il n’a pas fait école, l’homme restant inclassable, il a tout de même un héritier, du moins dans la méthode, Michel Onfray, comme lui issu d’un milieu modeste. Les deux hommes ont la même défiance face aux élites, le même désir de déboulonner les idoles en confrontant leur œuvre à leur vie, la même fibre polémiste et le même appétit à instruire: par l’Université populaire pour Onfray, par la télévision et la radio pour Guillemin. Sa résurrection par les réseaux sociaux n’étonnera que les grincheux, tant il est vrai que cet homme fervent, idéaliste jusqu’à l’intransigeance, avait le goût du partage.

Il y a de l’autoportrait dans chacune de ses approches historiques ou littéraires

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