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BIOGRAPHIE

Henri Michaux. Enfin dépliées, les vies multiples d'un professeur d'inquiétude

A la fois essai et roman, le remarquable travail biographique de Jean-Pierre Martin écarte les images figées pour déployer la mobilité et la fureur toujours en mouvement de HM, dit «Plume», dit «le barbare».

– Jean-Pierre Martin. Henri Michaux. Gallimard, 744 p.

«L'armoire aux secrets» de la vie d'Henri Michaux, qu'on aurait pu croire vide, s'est révélée très riche. Après sa mort, en 1984, la découverte, chez ses amis, d'une abondante correspondance, les témoignages de ceux qui l'ont fréquenté de près ont fait «trembler» l'image convenue. Jean-Pierre Martin, déjà auteur d'une thèse monumentale, Henri Michaux, écritures de soi, expatriations (José Corti, 1994), a réalisé ce qu'on croyait impossible: une biographie de l'homme et de l'œuvre. Il en a fait à la fois un essai, un portrait, une étude, un roman. Dans un remarquable alliage de distance et de proximité, il a réussi à rendre la complexité d'une œuvre toujours en mouvement, en l'inscrivant dans les paysages – géographiques, littéraires, historiques – où elle est née. Et cela par les moyens d'une écriture rythmée, qui joue de registres multiples – y compris le pastiche. Variant les adresses, multipliant les citations, se mettant en cause, apostrophant le lecteur, allant jusqu'à se glisser dans la peau de Michaux, le biographe a arrimé «aux repères du tangible» une vie qui s'est, du vivant de l'écrivain, «dissoute pour mieux se disperser dans un entrelacs de lignes».

HM, «Plume» ou «le barbare»: Michaux se désignait ainsi et

J.-P. Martin en fait de même pour évoquer «the thin man». La vie a laissé dans l'œuvre des traces qu'il relève minutieusement, sans jamais faire violence à ce que la poésie de HM garde d'irréductiblement «secret». A cet adjectif rituel, on peut ajouter «rare, solitaire, retranché, intérieur». Michaux lui-même a contribué à cette image. Mais ce portrait révèle une vie qui est une véritable leçon de curiosité. Jusque sur son lit de mort, à 85 ans, Michaux consultait des revues de sciences naturelles. Les animaux, les arbres le passionnaient dans leur altérité. Il était au courant des dernières arrivées au jardin zoologique, capable de se déplacer loin pour voir un harfang des neiges ou un singe albinos appelé Flocon de neige.

Jean-Pierre Martin suit un fil biographique auquel il noue des citations, produisant un effet passionnant d'aller et retour entre l'œuvre et la vie. Une vie aimée et honnie, qui commence le 24 mai 1899 à Namur, dans une famille de commerçants. Belge, donc, d'un pays haï, tôt abandonné mais aussi pays d'irréguliers du langage qui l'aura marqué plus qu'il ne l'aurait voulu. «Né-fatigué», «né-troué» par une affection cardiaque, HM a ressenti honte et ratage dès l'enfance. Plus tard, il «exhérèdrera» tous les membres de sa famille. On le voit au Collège catholique à Bruxelles, déjà pris par la folie des insectes: «Du temps que nous étions fourmis, antennes tendues, vibrantes, je me souviens, c'était avant la famille des hommes…», écrira-t-il dans Passages. Puis la fuite, adolescent, un «tropisme belge», voyez Rimbaud. A 20 ans, le jeune Michaux prend la mer, mais revient à la maison détestée après deux ans de large. Il se sabote, atteint le «sommet de la courbe du «raté». Ce HM déclassé, désœuvré, se sauve par les livres: Lautréamont et Cendrars. Au printemps 1922, il écrit ses premiers poèmes en faisant parler un fou.

Et en janvier 1924, il part pour Paris. C'est une nouvelle naissance, une des nombreuses de cet homme qui aura «cinquante fois vingt ans». Une vie de chien l'y attend. Par nécessité et par choix, Michaux va d'hôtel en hôtel. Cette vie sans attaches, de terre brûlée, lui convient, lui qui déchire les lettres et efface ses traces. Un réseau d'amitiés lui permet pourtant de survivre, et plutôt gaiement. Parmi eux, Marcel Jouhandeau et, surtout, Jules Supervielle, celui-ci pour la vie. Le poète né en Uruguay lui ouvrira les portes de l'Amérique latine. La rencontre avec Jean Paulhan sera déterminante également. Raconter Michaux, c'est aussi peindre le monde artistique de son époque. Un «nouveau risque», la peinture, entre dans la vie du poète. Il se renouvelle, rompt avec lui-même. Il fera sans cesse des allers et venues entre les deux modes d'expression. «Peut-être la peinture est-elle moins violente que l'écrit, plus directe. Elle dit mieux la souffrance: après la mort de sa femme, Michaux n'a pas pu écrire, il a peint», dit Jean-Pierre Martin.

En 1927 paraît Qui je fus, son premier livre. Quittant des amours mystérieuses (sur ce point, le biographe ne perce pas les secrets), le jeune homme part pour l'Ecuador. Voyage de déception: «Vous réclamez du tigre, du puma, on ne vous donne que du quotidien.» Quand paraîtra le livre, ses amis de Quito «au nom de couteau» se sentiront blessés. A Paris, Michaux commence à être connu et apprécié par un petit cénacle. Il a des crises d'hypocondrie dont «Un panaris à Honfleur» témoigne avec drôlerie. Après la mort brutale de ses parents, Un Certain Plume est comme «une renaissance de Michaux le fils», un «personnage-tampon», qui fera beaucoup pour la gloire de son créateur. Fin 1931, étape décisive: il embarque pour l'Orient. L'Inde le fascine mais n'abolit pas sa veine iconoclaste: «S'il y a un être saint pour les Hindous, c'est leur mère/ Quel est l'ignoble individu qui oserait en dire un mot?/ J'ai bien envie d'être cet individu.» C'est un «barbare» qui affronte l'Asie. «Ah si je pouvais vivre en télésiège», regrette-t-il, de retour en France. Plume voyage, partout insatisfait, toujours désireux d'ailleurs. Il scrute les Mœurs et coutumes des tribus et peuples de Grande Garabagne, aux noms fabuleux.

En France, Michaux entre dans le cercle du Dr Ferdière, un psychiatre dont l'épouse, Marie-Louise, deviendra cette «femme-lierre qui me prend pour un arbre», qu'il épousera et qui mourra, horriblement brûlée. Il repart en 1936, pour l'Argentine et l'Uruguay. Tout l'irrite. «La machine à fureur tourne à plein régime. L'enchantement attaque l'intelligence. La désillusion excite l'écriture», relève le biographe. Un texte bouleversant naît: «Je vous écris d'un pays lointain.» HM tente de fuir le mariage, la prison du couple, mais elle l'attire aussi: «Son tropisme de fuite ne contredisait nullement le sentiment amoureux.» De grandes gouaches viennent célébrer avec violence une nouvelle naissance. La sale époque nationaliste et les années de l'Occupation inaugurent une période sombre. Marie-Lou est atteinte de tuberculose. La vie «médiocre» à trois avec la maladie est étouffante. Les déplacements ont perdu de leur attrait: «Je ne voyage plus. Pourquoi les voyages m'intéresseraient-ils?/ Ce n'est pas ça. Ce n'est jamais ça/ Je peux l'arranger moi-même, leur pays.» La douleur et la culpabilité de la mort, lente et atroce, de Marie-Lou en 1948, il les exorcisera plus tard, dans «Nous deux encore», mais aussi par la musique qu'il pratique de manière obsessionnelle et dans les «extases inventives» de la peinture.

Viendront ensuite les rencontres stimulantes de l'après-guerre. Les amis peintres, Matta, Dubuffet. Les expériences quasiment cliniques avec les psychotropes, la mescaline, l'opium, le haschich. Ce «buveur d'eau» aime les drogues. Mais il aime surtout s'abstenir: «La fatigue est ma drogue, si l'on veut savoir.» De ces plongées naîtront quatre grands livres, dont Misérable Miracle et Connaissance par les gouffres. La fin de sa vie est marquée par de nouveaux voyages en Orient avec Micheline Phankim: l'ascète et le mystique en Michaux gagnent du terrain. Mais meurt-il, à 85 ans, «réconcilié»? Jean-Pierre Martin ne tranche pas.

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