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Henri Michaux, un écrivain pour le XXIe siècle

Le troisième et dernier volume des «Œuvres complètes» dans la Pléiade, qui montre les vingt-quatre dernières années de la vie de l'écrivain, le révèle libéré des hantises de l'imagination, comme apaisé. Entretien avec Raymond Bellour, maître d'oeuvre de l'édition.

Henri Michaux. Oeuvres complètes III. Edition établie par Raymond Bellour, avec Ysé Tran et la collaboration de Mireille Cardot. Gallimard/ La Pléiade, 1960 p.

Raymond Bellour a consacré une douzaine d'années à l'établissement des oeuvres complètes d'Henri Michaux dans la Pléiade, en collaboration avec Ysé Tran. Un «apostolat» qui a «dévoré» un grand pan de sa vie, tant les écrits de Michaux sont éparpillés, nombreux, complexes et divers et tant ils ont suscité de commentaires. Mais, pour ce spécialiste des rapports entre littérature et image, le travail sur un écrivain qui est aussi un peintre a été fructueux en retour pour sa réflexion personnelle. Il lui a aussi permis de faire un parcours du XXe siècle, des premiers écrits des années 1920 jusqu'à la mort de Michaux en 1984. Au terme de ce voyage en Grande Garabagne et dans tous les territoires de cette œuvre multiple, Raymond Bellour conclut que Michaux est «bon pour le XXIe siècle».

Samedi culturel: On dit parfois que les écrits de la fin de la vie de Michaux marquent une baisse de régime. Le ressentez-vous ainsi?

Raymond Bellour: Non, pas comme une baisse mais comme un changement, oui. Il y a trois grandes périodes dans l'œuvre de Michaux: avant la drogue; puis les ouvrages écrits à partir de l'expérience des psychotropes, dont témoignent dans ce dernier volume Connaissance par les gouffres ou Les Grandes Epreuves de l'esprit; et enfin, la dernière période qui se caractérise par l'abandon de l'imagination à la faveur d'un discours plus direct et plus savant. Il est vrai que c'est une autre écriture, peut-être plus ardue à lire, plus «sérieuse». Il y a moins d'humour, moins de provocation aussi. Mais la capacité d'expression est inentamée. La folie imaginative s'arrête, la drogue a marqué la fin de cette hantise. Il écrit plutôt des méditations à partir d'images. Ainsi «Les Ravagés» sont de belles évocations énigmatiques de peintures d'aliénés. Ce qu'il dit sur Magritte, sur les dessins d'enfants ou sur les idéogrammes en Chine est aussi remarquable.

– Ses propres dessins, aquarelles et peintures occupent une grande place dans cette période…

– La grande aventure, c'est l'utopie d'une écriture capable d'évoquer d'un signe une situation globale. Une recherche amorcée dans l'œuvre antérieure, comme souvent chez Michaux, qui est un auteur circulaire. Déjà dans Plume en 1938, il y a des prémices, qu'il aborde de manière plus précise dans Par des Traits. Il compose même en 1974 un livre entièrement dessiné, Par la Voie des rythmes. Il étudie le chinois et rêve d'une troisième voie entre l'image et le texte: le signe comme mode d'expression universelle. Un projet irréalisable, bien sûr, puisqu'il s'agit de la création d'un seul esprit; il en mesure bien la part de folie paradoxale mais justement, il pousse le paradoxe jusqu'au bout. Et avec quelle force, quelle énergie chez un homme de plus de 70 ans!

– Il voyage encore beaucoup, mais ces voyages ne semblent pas susciter de textes comme auparavant…

– A partir de 1960, il ne voyage plus que par plaisir: en Inde, au Mexique, en Afrique du Nord. Les voyages «à modification» sont terminés. Il a même ce mot terrible: «Je promène le vieux.» Il faut dire que Micheline Phankim l'accompagne désormais; or, ce sont les voyages en solitaire qui déclenchent du trouble, du texte, de la vision. Chaque année, il va pourtant seul en Espagne, à Alicante, où, croit-il, le printemps arrive une semaine plus tôt qu'ailleurs. Il retourne aussi seul en Belgique après une longue absence, voir un vieil ami, Robert Guiette.

– Les amoureux de Michaux évoquent souvent l'effet «Bible»: on l'ouvre au hasard et on trouve matière à découverte de soi et du monde! Comme dit Eric Chevillard dans Libération: «La formule me transporte sur un sommet dont je vois partir toutes mes pentes.» N'est-il pas plus difficile d'appliquer cette méthode aux derniers écrits?

– Ils sont moins construits en éclats et obligent à plus de lecture suivie. Mais les Poteaux d'angle, par exemple, se prêtent tout à fait à cette recherche de «fragments pour la journée». Ou encore les «Coups d'arrêt» dans Chemins cherchés, chemins perdus, transgressions.

– Il regarde aussi en arrière: il reprend et corrige ses textes…

– En effet: certains ouvrages sont épuisés, il se remet à modifier, opère des coupes, relit très attentivement, page à page, et consacre beaucoup de temps à ce travail. Il est dans un mouvement de conscience par rapport à lui-même, dans une logique de changement.

– Dans cette dernière partie de sa vie, Henri Michaux parvient à une certaine célébrité. Il semble à la fois en refuser les manifestations tout en étant sensible à certains hommages. Comment s'explique cette ambiguïté?

– C'est une chose curieuse mais qui correspond au mode de fonctionnement global de Michaux, à sa variabilité d'humeur: on est comme on a envie d'être, sur l'instant. Parfois, il s'enthousiasme pour une thèse, d'autres fois, il interdit qu'on le photographie, refuse des prix, mais avec moins de fermeté que par le passé.

– Peut-on dire que c'est un Michaux apaisé qui aborde la fin de sa vie?

– Oui, je le pense. Il est plus réconcilié, dans un certain acquiescement à soi-même. C'est consubstantiel à cette levée de l'inquiétude devant l'imagination comme principe dévorant qui hante ses premiers textes, cet éclatement du corps. Cela lui arrive encore par à-coups, comme par surprise. Il a demandé à la drogue de changer de corps, littéralement; de lui donner la capacité d'écriture pour répondre aux déplacements perceptifs. Il l'utilise comme révélateur et guette ce qu'il va pouvoir retenir. Il expérimente encore parfois des phénomènes hallucinatoires: à la suite d'une migraine ophtalmique, au cinéma, il voit une foule sortir de l'ombre de l'écran. Mais ces irruptions sont mieux circonscrites, limitées. Ce Michaux-là est peut-être plus intéressé à des réalités sociales, historiques. En fait, il manifeste une grande ouverture.

– Vous dites de lui que c'est un écrivain pour le XXIe siècle. En quoi?

– Si Kafka est l'auteur du XXe siècle par excellence, Michaux convient bien à ce qui se profile. Je ne vois personne qui ait exercé cette multi-attention à partir d'un point central, sauf peut-être Samuel Beckett. Son œuvre est comme une muraille de Chine éparpillée. L'Internet irait bien à Michaux. Ce qui ne veut pas dire qu'il aurait aimé l'ordinateur dans la pratique: par sa culture et par sa classe sociale, il était un homme du passé. Mais ce monde de communication en mutation structurelle perpétuelle correspond bien à la fragmentation de son oeuvre.

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