Jardins secrets des peintres (2/5)

Henri Le Sidaner dans l’intimité de Gerberoy

L’artiste proche des symbolistes traduisait en virtuose les ambiances oniriques au crépuscule. Son nom est pour toujours associé à un petit village de Picardie qu’il a fait renaître au début du siècle passé

Le temps s’est arrêté à Gerberoy. De petites maisons en briques ou à colombage, garnies de roses, bordent la rue qui descend vers le vieux puits et les arcades du marché. Des ruelles pavées bordées de fleurs emmènent le visiteur vers la porte Saint-Martin, sur les vestiges des remparts qui ont vu la guerre de Cent Ans. Quelques fossés et des bouts de muraille témoignent encore du passé de la place forte face à la Normandie anglaise. Le donjon n’est plus là depuis longtemps mais le clocher de la collégiale médiévale domine les toits safranés de la cité. Il semble que d’un instant à l’autre, le bruit d’une calèche et de sabots de cheval retentira dans la rue. Mais le silence n’est rompu que par des trilles des oiseaux, et les rares passants sont des touristes.

L’image n’était pas très différente en 1901, quand le peintre Henri Le Sidaner visita pour la première fois la plus petite ville de France, dont il allait changer le destin. Il y avait moins de passants, moins de roses et, probablement, aucun touriste curieux à part l’artiste lui-même. Et il y avait encore un petit train qui s’arrêtait au pied de la côte de Gerberoy et qui y amena notre promeneur. Installé depuis un an à Beauvais, à une vingtaine de kilomètres, Henri Le Sidaner cherchait une maison de campagne dans la région, qu’il avait découverte grâce au sculpteur Auguste Rodin. Un autre ami, le céramiste picard Auguste Delaherche, lui conseilla Gerberoy. Il devait bien connaître les goûts du peintre, proche des symbolistes, amoureux des ambiances mystérieuses et des vieilles bâtisses. La pittoresque bourgade enchanta Le Sidaner: «J’ai connu l’étonnante surprise de pénétrer en l’ancienne petite ville, un peu somnolente, mais imprégnée du charme de son passé», écrira-t-il. Dix jours plus tard, il y retournait pour visiter un logement à louer. Il n’aurait pu rêver mieux: l’ancienne maison des religieuses en contrebas de la collégiale, avec un verger à l’abandon, était dominée par un talus qui montait sur les ruines de l’ancien château. «Quatorze siècles d’histoire dorment sous mes rosiers», dira le peintre.

Une lune claire ou voilée

Le Sidaner déménagea peu après à Gerberoy avec sa femme et son fils. Il engagea un maçon, un menuisier et un jardinier pour remettre la maison et le verger en état. Pendant près de quarante ans, les vues du jardin et de la vielle ville, sous une lumière tamisée propre au pinceau de Le Sidaner, allaient marquer son œuvre. En 1901, il est déjà un peintre reconnu. Il a signé en 1895 un contrat avec l’une des plus influentes galeries parisiennes, celle de Georges Petit, et il s’est fait un nom avec ses paysages à l’heure crépusculaire, notamment ceux de Bruges, de Venise et de Beauvais. Il fait partie du mouvement intimiste, proche des symbolistes, même si lui-même n’attache aucune importance aux étiquettes. Le Sidaner, que ses contemporains appelaient «poète, ébaucheur de rêves» et comparaient à l’écrivain symboliste Maurice Maeterlinck ou au compositeur impressionniste Claude Debussy pour son talent de suggestion, était surtout attiré par les dernières lueurs du jour et s’appliquait à transposer sur la toile des nuances du crépuscule et des reflets de lune. Il connaissait certainement les nocturnes estompés de James Whistler et cherchait lui-même des correspondances entre la peinture et la musique, en composant ses tableaux avec des «notes» claires et foncées.

En se laissant bercer par le calme des soirées estivales que représentent ses tableaux, on est loin de se douter qu’il n’était pas si évident de capturer les clairs de lune. «J’ai essayé au début, pour les effets de lune, de me servir d’une petite lanterne sourde qui éclairait mon papier […]. J’ai essayé un soir de peindre à la lumière même de la lune. Je m’étais cru satisfait du résultat, mais je fus surpris, le lendemain, du désaccord de mon étude dont les vermillons surtout hurlaient, alors qu’ils m’avaient paru gris au moment de mon travail», confiait le peintre. Par la suite, il se fie à sa mémoire et aux indications qu’il note. «Il cherchait depuis quelque temps, l’expression traduite par une technique spéciale de l’enveloppe des choses, la suggestion de leur sentiment plutôt que leur représentation elle-même et il était attiré par les effets crépusculaires et clairs de lune. Je me souviens l’avoir accompagné […] dans les nuits tièdes et bleues où il notait les reflets et s’exerçait à dissocier optiquement les colorations des choses», raconte en 1928 son ami Camille Mauclair, écrivain et critique d’art. Mais déjà pour ses vues de Venise, en 1906, Le Sidaner observait la lumière de la lune en notant si elle était claire ou voilée, et en 1898, il explorait Bruges à l’heure bleue pour rendre la magie de ce moment que Camille Mauclair appelait «l’heure de Le Sidaner». 

Il en a fait probablement de même à Gerberoy, en se promenant dans les ruelles pavées ou dans son jardin au moment où la brume du crépuscule enveloppait les maisons et les objets d’un bleu ou d’un brun vaporeux, réchauffé par des lumières orangées des lampions ou des fenêtres éclairées. Il traduit ces instants furtifs par une palette douce en estompant les contours et les couleurs avec une maîtrise qui fera dire au peintre Maurice Denis: «Il faut mettre hors de pair M. Le Sidaner, qui sait exprimer le calme, la tristesse de délicats crépuscules.»

A partir de 1902, il présente presque chaque année des toiles de Gerberoy. La critique salue en lui l’un des premiers peintres intimistes. Le Sidaner enchante avec ses paysages d’hiver au blanc nacré et duveteux, avec ses tables dans l’intimité de son jardin. Sous les écailles de lumière matinale, baignées par le couchant ou éclairées par des guirlandes au crépuscule, elles sont les chaleureux témoins de la convivialité de l’artiste. Dans sa maison de Gerberoy, il adorait recevoir des amis – les peintres Eugène Chigot et Henri Martin, l’architecte Charles Plumet, le sculpteur Félix Desruelles, le poète Emile Verhaeren… Il ne parlait pas de ses peintures, mais leur faisait découvrir les environs, leur racontait l’histoire de la bourgade et les fleurs de son jardin. Une fois les amis partis, il se remettait au travail pour traduire, encore et encore, cette mélancolie face à la beauté d’un instant, invitant au voyage à la recherche du temps perdu. Ce n’est pas par hasard que Proust évoque son nom dans son roman.

Terrasses à l’italienne

En 1904, Le Sidaner achète la propriété. Il y passe ses étés, consacrant les hivers humides aux voyages d’étude. De l’étranger, il ramène non seulement des nouvelles toiles, mais aussi des idées pour aménager ses jardins hors du commun.

D’abord, il décide de transformer le verger en jardin blanc. Le long des quatre allées de sable qui encadrent désormais la grande pelouse, il fait planter des œillets mignardises et des rosiers pleureurs blancs. Une vasque de pierre rapportée de Venise est installée au milieu pour conférer à l’ensemble l’atmosphère d’un jardin Renaissance.

Sur la butte, au pied de la collégiale, le peintre fait construire en 1906 un pavillon carré, qu’il a dessiné lui-même et qui abrite un atelier d’été. Autour, il crée la roseraie, en ramenant de Beauvais et de Versailles un cadran solaire, une vasque, des statues et des vases. Il fait exécuter par un serrurier local des ornements – pergolas, arceaux et girouettes, toujours selon ses propres dessins.

Depuis la roseraie, on peut monter vers le belvédère, en passant sous un dais de charmilles en direction d’une tonnelle, où une table est souvent installée pour travailler ou recevoir des amis.

Entre la tonnelle et la roseraie, un chemin suit le tracé de l’ancien rempart pour déboucher sur le temple d’amour, conçu par Le Sidaner et élevé sur les fondations d’une tour médiévale. Le sentier traverse les jardins bleu et jaune, composés d’iris, de lys, de soucis et de pervenches.

Lors d’un voyage sur les îles Borromées, Le Sidaner repère deux types de balustrades en pierre qu’il redessine et fait réaliser en modèle réduit. Posées sur les anciens murets qui montent depuis le verger vers la collégiale, ornées de vases et de statues, elles transforment le coteau en un somptueux jardin de terrasses à l’italienne. Des cyprès, des rosiers nains à grosses fleurs, des chèvrefeuilles et des rosiers grimpants habillent les escaliers et les murailles. Contrairement à d’autres coins de son jardin, Le Sidaner n’a jamais peint ses terrasses. Visibles depuis les boulevards en contrebas, elles sont là pour le plaisir des habitants et des touristes qui viennent désormais à Gerberoy.

C’est que Le Sidaner prenait soin non seulement de ses jardins, mais de toute la petite ville dont il admirait et tenait à sauvegarder le patrimoine. En 1904 déjà, il s’oppose à l’abattage des ormes sur les promenades qui longent les anciens fossés et sauve les arbres. Il offre à la ville d’autres arbres pour agrémenter les rues. En novembre 1909, il crée la Société des amis de Gerberoy, l’une des premières associations de sauvegarde du patrimoine en France, qui aura également pour but de veiller à l’embellissement du village. Ainsi, des roses, des jasmins, des marronniers, des tilleuls et bien d’autres arbres et fleurs s’épanouissent à côté et sur les bâtiments publics et les maisons privées. Le peintre et son jardinier conseillaient personnellement les habitants pour les couleurs des façades et les décorations florales. Au cours des années 1920, Gerberoy acquiert la réputation d’un village fleuri et des visiteurs viennent découvrir la cité et les jardins du peintre. Depuis 1928, la Fête des roses y a lieu chaque année.

«Je songerai sans doute encore le dernier jour où je disparaîtrai, à la plus humble demeure de Gerberoy, où des doigts malhabiles viendront accrocher sur les volets de la fenêtre l’unique tige fleurie qu’une grappe de roses aura alourdie et qui peut-être apportera avec elle, comme en un mystère, l’éveil de la grâce que toute la nature contient en son éblouissement», écrivait Le Sidaner. Le peintre s’est éteint en 1939.

Aujourd’hui, le jardin, maintenu par la famille Le Sidaner, respire la douceur de vivre d’autrefois. La roseraie embaume l’air de ses parfums, les terrasses exhalent un charme méditerranéen et le jardin blanc, sobre et élégant, invite à la méditation. Dans le jardin bleu, au côté des pervenches, une rare rose aux teintes mauves complète la palette. Des tables, posées dans la cour, devant le jardin blanc et sous la tonnelle, évoquent ces moments de bonheur et d’intimité que Le Sidaner cherchait à fixer sur ses toiles. Mais le jardin qu’il a créé reste sans doute son œuvre la plus intime.


Pour aller plus loin:

A lire

«Henri Le Sidaner, Paysages intimes», de Yann Farinaux-Le Sidaner


A visiter

Les Jardins Henri Le Sidaner, Gerberoy, lesjardins henrilesidaner.com


A voir

«Henri Le Sidaner, La renaissance de Gerberoy», film réalisé par Yann Farinaux-Le Sidaner

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