Guillaume de Monfreid. En Mer Rouge, Henry de Monfreid aventurier et photographe, Présentation de Jean-Christophe Rufin, Gallimard, 142 p.

Lorsqu'il décida de quitter l'Europe pour la Corne de l'Afrique, en 1911, Henry de Monfreid ne s'encombra pas de bagages inutiles. Il «quittait le troupeau», comme il aimait à le dire, pour l'aventure, fût-elle le prétexte d'activités commerciales, et non pour se mêler au théâtre des vanités coloniales. Point de superflu bourgeois dans ses malles, donc. En revanche, celui dont la fibre littéraire ne serait révélée que vingt ans plus tard emportait de quoi saisir en noir & blanc son émerveillement pour ces nouvelles contrées rudes et sauvages: un appareil photo, des plaques de verre vierges et tout le matériel nécessaire pour faire ses propres développements…

Le résultat, c'est une collection de près de 500 clichés au total, miraculeusement sauvés des vicissitudes de la géographie et de l'histoire. Trente et un ans après sa mort, une sélection d'entre eux – 160 – est regroupée et richement mise en valeur – textes, extraits de lettres, carte, chronologie – dans un ouvrage qui éclaire d'un jour nouveau le parcours du «vieux pirate» cher à Kessel: et si, bien avant l'écriture et l'aquarelle, la photographie avait été «la première forme de sa révélation créatrice», s'interroge Jean-Christophe Rufin dans la préface. Et si les photos de cet «anti-Rimbaud» révélaient rétrospectivement le puissant «écrivain du regard» qu'il allait devenir? Ce qui expliquerait pourquoi, à la différence de l'exotisme aujourd'hui fané de certains de ses glorieux aînés en écriture, cet «ailleurs» saisi par Monfreid, d'abord en noir & blanc, ensuite noir sur blanc, n'a pas pris une ride et demeure au contraire d'une vivace modernité.

A cette époque, celui qui n'était pas encore l'auteur prolixe des Secrets de la mer Rouge et des quelque 70 romans qui allaient suivre se passionne pour la photo. Ce qu'il aime, c'est saisir les instantanés de cette vie indigène dans laquelle il s'est spontanément immergé. Il diversifie même son matériel, s'équipant par exemple d'un appareil qui permet de prendre des vues stéréoscopiques (en relief). La «signature» de ces instantanés, c'est parfois l'ombre du photographe traînant maladroitement au premier plan, comme sur la photo de laitières abyssines assises sur une place de Diré Daoua; ou les oreilles et un peu de la crinière de la mule dont il n'a pas voulu descendre pour saisir la luxuriante végétation d'une vallée. C'est que, dans cette Corne de l'Afrique des années 1910, il faut faire vite si l'on ne veut pas se heurter au refus des Somalis, Dankalis ou autres Galas, qui craignent pour leur âme. La jeune fille détournant le regard dans un mouvement que le cliché semble magnifier, choisie comme couverture du livre, dit tout cela.

Les photos sont regroupées dans des chapitres distincts qui renvoient chacun à une période de la vie africaine de Monfreid, ou à un thème particulier: ses explorations commerciales en Abyssinie, qui finiront par tourner court; la vie à bord de ses différentes embarcations en mer Rouge, dont les fameux Ibn al-Bahar et Altaïr de ses péripéties contrebandières; ou ses missions de renseignement en mer Rouge. A l'approche de la Première Guerre mondiale, en effet, Henry de Monfreid a accepté d'effectuer pour le compte des Français des missions d'observation le long des côtes de la péninsule arabique, alors occupée par l'Empire ottoman. L'occasion d'effectuer les relevés dont il a lui-même besoin pour ses propres activités de contrebande.

Le chapitre consacré aux «femmes d'Henry», enfin, nous fait pénétrer dans l'intimité de son étonnante vie familiale. Ses femmes somalies successives, avec lesquelles il vivra ouvertement sous le regard dédaigneux de la bonne société coloniale. Puis Armgart, sa deuxième épouse européenne, prussienne de surcroît, qui le rejoindra quelques années après leur mariage, pour créer sur les bords de la mer Rouge cet îlot familial inclassable pour l'époque et aux résonances très actuelles.