Les bons livres sont comme les amis, ils savent écouter. Rondes de nuit d’Amaury Nauroy est un livre ami qui capte les silences, le son des voix, le bruit des vies dans leurs étés et puis leurs lents automnes. Et le lecteur, étonné par cette oreille si fine, y glisse très vite ses propres petites musiques des jours au point de sentir son cœur battre avec celui de chaque poète, chaque femme, chaque homme dépeint ici. Rondes de nuit fait le portrait d’une famille de poètes et d’artistes de Suisse romande dont l’éditeur lausannois Henry-Louis Mermod a été, dans les années 1920-1950, le flamboyant capitaine. Charles Ferdinand Ramuz, Charles-Albert Cingria, Gustave Roud puis Philippe Jaccottet et Jacques Chessex ont tous fait partie de cette famille soit comme inspirateurs, soit comme fils spirituels. Et c’est tout l’esprit d’une tribu, d’une époque, sa fantaisie, ses paysages, son humeur qui se trouvent à nouveau en lumière.

Dès le prologue, et c’est ce qui donne à ce premier livre sa portée, son vol ample de chouette dans la nuit, Amaury Nauroy laisse entendre que la quête sera pleine de doutes, somnambulique même, telle que dans une semi-veille. Tout être, toute existence n’est que mouvement, insaisissable. Et celle ou celui qui tente, même de toutes ses forces (sur plus de dix ans pour l’auteur), de renouer les fils, de rassembler les traces des flamboyances et décadences passées, poursuit le temps même, ce néant duquel le vivant s’extirpe, avant de retomber en poussière ou en pluie d’étoiles. Ainsi, chaque portrait de Rondes de nuit laisse bruisser ce hors-champ ou cet au-delà.

Dans l’ordre de la lumière

Amaury Nauroy est né en 1982 à Vernon, dans l’Eure, et a grandi à Mantes-la-Jolie à 60 kilomètres de Paris. Il a 23 ans et déjà quelques expériences dans l’édition (relecteur, correcteur, service presse) et a lancé une revue littéraire, Trajectoires, lorsqu’il se retrouve, le 26 janvier 2005, poussé par un vent d’orage violent, il s’en souvient nettement, à l’intérieur du Palais de Rumine à Lausanne, au vernissage des archives de Philippe Jaccottet, qui fête, cette année-là, ses 80 ans. Amaury Nauroy lit le poète vaudois depuis peu et avec ferveur, il lui a consacré un dossier de sa revue. Il l’entend pour la première fois. Il sait que le poète a perdu, quelques jours plus tôt, sa sœur aînée: «J’ai compris qu’en dépit des circonstances il n’évoquerait pas sa sœur, mais qu’il l’incorporait déjà en quelque sorte à son discours lorsqu’il a réaffirmé sa difficile poétique, d’avoir écrit, tout ensemble contre le désastre du monde et plus modestement contre sa propre mélancolie, ce qu’il aura vu dans l’ordre de la lumière.»

«Ebahie d’être là»

La force du poète face à ce néant qui happe impressionne le jeune homme, lui-même frappé à ce moment-là par un deuil dans sa famille. Sur l’instant, il repense, sans trop savoir pourquoi, au choc qu’il a ressenti quelque temps auparavant en découvrant La Ronde de nuit, le tableau de Rembrandt, à Amsterdam. Sur le tableau, toute une compagnie en armes, avec son capitaine, au centre, qui regarde au-delà du tableau, et où, au milieu d’un fracas de lances et de tambours, comme perdue, se tient «une jeune fille sans ambition apparente, qui m’émeut pour cela même qu’elle paraît étrangère à l’engagement général, aussi ébahie d’être là que n’importe quelle gamine le serait à sa place», et l’émotion qui se lit sur le visage de l’enfant «exprime la solitude immense d’une personne surprise dans son rêve, comme si elle avait été la seule à voir la ronde des poètes».

Quand Jaccottet, plus tard ce soir-là, glissera qu’il aimerait qu’une rue de Lausanne porte le nom de son premier éditeur, Henry-Louis Mermod, Amaury Nauroy, qui n’avait jamais entendu parler de l’industriel devenu mécène, sait d’emblée qu’il aimerait en apprendre davantage. Commence ainsi son enquête au long cours qui lui fera prendre le TGV Lyria comme d’autres le tram ou le métro pour aller à la rencontre de celles et ceux qui ont connu «Monsieur Mermod» ou Lou pour les intimes.

Ebouriffante élégance

Procédant de biais, par la description de ses tenues, «l’ébouriffante élégance de ses costumes anglais», de sa voix «qui voulait vous faire entendre que la vie était une comédie aux cent actes divers», mêlant les souvenirs consignés dans les journaux d’amis disparus aux propos des vivants, Amaury Nauroy signe un portrait saisissant du fils de famille originaire de Sainte-Croix. Le dandy deviendra éditeur par pure admiration pour Charles Ferdinand Ramuz. Mermod veut du bel ouvrage et non pas le bon marché qui règne alors. En 1927, il édite La Beauté sur la terre et puis l’ensemble de l’œuvre de son auteur fétiche. Et en 1929, dans le seul but de procurer un revenu fixe à Ramuz et au poète Gustave Roud, il fonde la revue littéraire Aujourd’hui.

Le climat, la joie des réunions du groupe qui réunissaient aussi Charles-Albert Cingria ou le peintre René Auberjonois à Fantaisie, la belle demeure du mécène sur les hauteurs de Lausanne, sont consignés dans un éclat de lumière pure dans le journal de Gustave Roud, dont Amaury Nauroy reproduit des passages. Ces instants vécus au-dessus du lac, comme à la proue d’un bateau silencieux, sont l’acmé de la tribu et des éditions qui enchaînent les collections de haute facture. La mort de Ramuz, en 1947, porte un coup à l’équipée. Pour beaucoup, Mermod ne s’en remettra pas.

Capharnaüm de souvenirs

Fantaisie, la demeure familiale des Mermod, est toujours là aujourd’hui, comme un faible reflet des fastes d’antan. Catherine, la petite-fille de l’éditeur, y a immédiatement accueilli Amaury Nauroy, dans un capharnaüm d’objets et de souvenirs. Il s’attachera à faire le portrait de Pipo, l’un des fils de l’industriel, poignant dans ses tentatives d’exister dans l’ombre paternelle.

C’est Jacques Chessex ensuite qui se fait le guide d’Amaury Nauroy au cours de promenades dans son fief à Ropraz puis sur les terres de Gustave Roud, dessinant cette géographie littéraire romande réelle et rêvée, entre Léman et collines, sous le froid crépitant des Alpes. Une géographie qui suit le cours du Rhône pour descendre jusqu’à Grignan, dans la Drôme, où vit Philippe Jaccottet. Un territoire de poètes qui regardent dans les yeux le combat silencieux des humains face au temps. Et qui guettent, encore et encore, la lumière.