Herbie Hancock regarde sa montre – une breloque connectée dont il est très fier – pour s’excuser de partir déjà. Ils viennent de finir «Cantaloupe Island», une petite polka funky, un menuet tropical écrit au milieu des années 1960 et qui, à lui seul, pourrait raconter l’histoire du Montreux Jazz Festival. Herbie, 77 ans, est venu tant de fois sur la Riviera qu’il a joué «Cantaloupe» dans tous les états, sur des synthés en bandoulière, des grands pianos de concert; il l’a même laissé jouer en 1993 par un groupe d’acid jazz, US3, qui l’avait remis à la page. «Cantaloupe», pour Herbie Hancock, c’est la pomme de Cézanne. Le motif par lequel il saisit le monde.

Du jazz à l’Auditorium Stravinski, dimanche. Le quintette de Herbie Hancock est une histoire de l’Amérique culturelle. Vinnie Colaiuta à la batterie, le jazz fusion dans sa grandeur, la parfaite confiance en sa propre virtuosité, il a enregistré abondamment avec Frank Zappa, il a du rock blanc au bout du son. James Genus, un colosse avec une grosse basse de cinq cordes au moins, le type qu’on a vu autant avec Roy Haynes et Horace Silver qu’avec Daft Punk. Lionel Loueke à la guitare, il a quitté adulte son Bénin natal, débarqué aux Etats-Unis comme un migrant exceptionnel pour révolutionner la conception de son propre instrument.

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Duel au vocoder

Et puis Terrace Martin. Des tatouages de portées et de clés de sol sur le cou, une rose des vents sur le poignet, il a 38 ans, chaque fois qu’on le voit, on ne peut s’empêcher de penser au solo de saxophone qu’il donnait derrière des barreaux dans le spectacle de Kendrick Lamar, aux Grammy Awards. Terrace produit désormais Herbie Hancock, après avoir produit Lamar et Snoop Dogg. Il n’est pas seulement un enfant de Compton (le ghetto intérieur de Los Angeles) face à un Herbie Hancock qui vit depuis des décennies à Beverly Hills. Il est l’incarnation même du nouveau souffle états-unien, le hip-hop et le jazz qui dansent ensemble sans jamais se demander qui est le plus classique des deux.

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Il y a des instants bénis dans ce concert. Lorsque Hancock et Martin se défient au vocoder, un effet vocal qui, déjà dans les années 1970, sonnait rétrofuturiste. Martin a forcément grandi avec le morceau «Rock It» de Herbie Hancock, un pilier de la culture rap où cela scratchait dans tous les sens et où le maître moderne du piano jazz déformait sa voix sur des transes urbaines. Près de trente-cinq ans plus tard, Terrace Martin a digéré les conquêtes de son patron. Il les lui rend. Avec une joie d’enfant. Comme si la modernité en art n’était qu’une façon neuve de dessiner une pomme dans un compotier. Une simple façon de voir.